Allemagne 2017 : une arythmie au cœur de l’Europe

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Nous prévoyons que l’Allemagne devra affronter plusieurs difficultés économiques, culturelles et politiques en 2017 et l’année suivante. En premier lieu, la hausse de l’euro nuira considérablement à la bonne tenue des exportations allemandes. La stabilisation des prix du pétrole interdit l’effet de bulle d’oxygène qu’avait occasionné la baisse enregistrée en 2015. L’échec de la stratégie des migrants met également l’Allemagne face à toutes les conséquences de sa faiblesse démographique (en termes de marché domestique de consommation et de potentiel de baisse des salaires). Nous notons des tendances centrifuges au sein de cette fédération, en particulier dues aux divergences culturelles et politiques croissantes, à l’exemple de la Bavière. Enfin, le poids de l’Allemagne de l’Est risque de devenir de plus en plus lourd à porter pour l’Allemagne productive.

L’Europe a connu sa part de changements et de turbulences au cours du siècle dernier et l’Allemagne a été l’une des zones affectées. Aujourd’hui, l’Allemagne est une nation pacifiste qui s’abstient de s’engager dans des démarches militaires mondiales, lesquelles se sont avérées coûteuses et peu concluantes pour d’autres pays occidentaux. Depuis 1954, et avec une approche plus mesurée, l’Allemagne a lentement, mais sûrement, émergé non seulement comme leader de l’Europe, mais aussi comme sa championne. Elle l’a d’abord prouvé économiquement à travers ses méthodes de production assez sophistiquées, puis du point de vue fiscal, ainsi que par le développement de ses secteurs bancaire et financier, et dernièrement à travers le leadership de sa chancelière, Angela Merkel.

Mais un tel niveau de succès peut-il être maintenu ? L’Allemagne va-t-elle grimper toujours plus haut, ou plutôt commencer à s’enliser dans les sables mouvants des velléités populistes qui ont commencé déjà à noyer quelques grandes nations ?

L’Europe sur la pente raide

L’Union européenne se situe au bord d’un précipice. Les résultats électoraux au cours des douze prochains mois dans plusieurs États membres clés, l’accord conclu avec le Royaume-Uni au sujet de sa sortie de l’UE, ainsi que les décisions politiques internes concernant la gestion des crises mondiales actuelles, seront tous essentiels à sa réussite ou, au contraire, son imparable échec.

Pour que l’UE puisse survivre et prospérer, l’Allemagne doit maintenir sa position de championne. Mais pour ce faire, il lui faut d’abord s’assurer de sa bonne santé à l’échelle nationale afin de se projeter à l’extérieur. Quand le monde observe l’état de santé de l’UE, il regarde d’abord l’Allemagne, son économie, sa politique, son leadership, sa situation sociale et la manière dont elle gère les défis et changements. Une Allemagne en mauvais état et incapable de faire face serait pour beaucoup de gens assimilée à une Union européenne faible. Jusqu’à présent, le pays tient bien debout, mais il y a beaucoup de petits vents tournoyants qui risquent de le déséquilibrer.

Granulomes européens

L’UE est actuellement soumise à un manque de désir et d’aptitude d’intégration – comme on le voit dans de nombreux États membres : l’intégration humaine, culturelle, idéaliste, des croyances et des besoins est en passe d’échouer. Nous l’avons vu de façon très évidente et récente avec la fermeture des frontières en Hongrie, pays qui a empêché les réfugiés de transiter, mais aussi les mauvais sentiments envers les migrants exprimés au Royaume-Uni, en particulier à la suite du Brexit, et en Europe occidentale en règle générale par la montée des mouvements populistes.

L’un des nombreux facteurs qui ont influencé le vote favorable au Brexit fut la volonté populiste du Royaume-Uni de se retirer d’une Union toujours plus étroite (n’oubliez pas que ce pays avait négocié un retrait spécifique de cette politique[1]). Intégrer et « devenir un » est quelque chose qui effraie beaucoup de citoyens (y compris les Allemands). Ils craignent de perdre leur identité, leur mode de vie, ils se méfient du changement, et pour beaucoup une Europe fédéralisée serait un cauchemar devenu réalité. Or, le modèle fédéral allemand a le potentiel de démontrer à tous que l’intégration n’est pas quelque chose à craindre.

En 2015, 2,14 millions de personnes ont accru la population allemande[2], soit une augmentation de 46% par rapport aux chiffres publiés en 2014. Avec un peu moins d’un million de personnes quittant le pays au cours de la même période (soit une augmentation de 9% par rapport à l’année précédente), le résultat net de l’immigration est donc positif de 1,1 million, plus haut niveau historique du pays[3]. En 2016, l’Allemagne a accueilli 280 000 demandeurs d’asile, soit moins du tiers des 890 000 de l’année 2015, point culminant de la « crise des migrants »[4].

Néanmoins, l’intégration de tous ces nouveaux arrivants dans diverses communautés entraîne des difficultés logistiques et financières. Alors que la réaction initiale de la population allemande avait été très positive (souvenons-nous des fêtes d’accueil de masse dans les gares et des habitants ouvrant leurs foyers à des étrangers pour se loger, connu familièrement comme l’esprit de Willkommenskultur[5]), cet élan positif a rapidement pris fin au moment où les réalités et les défis dérivés de l’afflux d’un si grand nombre ont secoué l’Allemagne. S’ensuivirent de nombreuses manifestations[6], dont certaines violentes[7].

Avancer à l’aveuglette ?

La décision d’Angela Merkel d’ouvrir les frontières de l’Allemagne était un énorme enjeu politique. Et à toutes fins pratiques, elle a spectaculairement échoué. La chancelière a dramatiquement surestimé la volonté des Allemands et des Européens d’intégrer des non-Européens (en grande partie venus du Moyen-Orient) dans l’Union, et ce dans un contexte de crise économique. Elle n’a pas prédit son effet sur les partenaires allemands de l’UE, tels que la Hongrie, et les voisins de l’Union comme la Turquie, ce qui a entraîné des coûts énormes (actuellement évalués à 6 milliards d’euros) et des concessions à la Turquie quant à l’accès aux visas Schengen et la rapidité de son adhésion à l’UE – même si la possibilité de cette dernière est presque inexistante[8]. C’est aussi une décision qui a très certainement favorisé le vote Brexit et alimenté le camp de ceux qui voulaient la sortie.

Alors, pourquoi Angela Merkel a-t-elle risqué sa carrière politique et une déstabilisation de l’Europe dans la foulée ? Bien que la gestion de l’afflux de ces réfugiés soit coûteuse (financièrement et politiquement, beaucoup estimant désormais que l’annonce d’Angela Merkel fut sa plus grande erreur politique), elle aurait servi l’Allemagne et l’ensemble de l’UE si elle avait été gérée plus attentivement et à plus long terme.

La politique du « pas dans mon jardin »

L’idée de prendre une longueur d’avance faisait partie de la stratégie de leadership d’Angela Merkel qui estimait que la crise des réfugiés de l’Irak et de la Syrie allait frapper l’UE en fin de compte, que l’Europe le voulût ou non. L’Allemagne ne pouvait pas se permettre de s’isoler tout en étant partie prenante de la mondialisation et faisant figure de vrai modèle économique. L’UE ne pouvait non plus fermer toutes ses frontières et clore les yeux alors que des pays comme la Turquie et le Liban faisaient tout le travail. En tant que leader de l’Union européenne, il s’agissait donc de faire preuve d’un brave – et nécessaire – geste proactif pour donner l’exemple aux autres États membres. Il existe une tendance générale à vouloir offrir son aide à ceux qui en ont besoin, mais l’état d’esprit « pas dans mon jardin » (Nimby – not in my backyard) freine souvent l’action et il faut féliciter le refus de Merkel d’y succomber. Si elle parvient à intégrer correctement, l’Allemagne peut encore gagner de la prospérité avec ce nouvel afflux de migrants.

L’Allemagne face à sa démographie déclinante

Comme nous le verrons plus loin, l’économie allemande est en plein essor (pour l’instant, du moins). Mais, situation critique, la taille de sa population ne l’est plus. L’Allemagne présente en effet un des taux de natalité parmi les plus bas au monde. Avec un âge médian de 43 ans, le pays a besoin de sang rajeuni. Les jeunes sont essentiels pour travailler dans les usines et le secteur des services, et bien sûr pour payer également des impôts afin d’assurer la stabilité financière de la population âgée. Il y a un fait qui ne peut être nié : l’Allemagne (ainsi que presque tous les États développés) a besoin des immigrants pour survivre à long terme. En 2017, la population allemande devrait ainsi diminuer de plus de 51 000 habitants. Le nombre de décès recensés en Allemagne dépasse celui des naissances d’environ 100 décès pour seulement 77 naissances par heure.

La population mondiale a quadruplé entre 1900 et 2000 (1,5 milliard à 6,1 milliards), mais au fur et à mesure que les pays en voie de développement continuent d’avancer (rapidement) vers la transition démographique, cette augmentation ralentira et finira par s’achever, culminant à environ 11 milliards de personnes en 2100 (sachant que les Nations Unies prévoient que le 12 milliardième ne naîtra jamais). L’Allemagne et l’ensemble de l’UE doivent former un endroit attrayant pour ceux qui souhaitent se déplacer, si tant est que les premiers envisagent un avenir à long terme.

Cet afflux récent de réfugiés a conduit à ce que la population allemande ne diminue plus après quatre années de migration nette, ce qui porte la population actuelle à près de 82 millions. Mais combien de temps cette tendance pourra être maintenue ? Pas pour longtemps, semble-t-il, puisque les prédictions à long terme établissent qu’en 2060, la population allemande tombera à quelque 73 millions d’habitants, même avec un niveau de migration nette de 300 000 personnes par an[9].

 germ1 germ2L’apogée de croissance de la population mondiale est bien derrière nous. Source : Our World in Data.

Le grand bond en arrière

Malgré les besoins humains de l’Allemagne et les avantages économiques potentiels de la migration, pour sauver sa carrière politique et se donner une chance d’être réélue pour la quatrième fois, Angela Merkel a dû revenir sur sa politique d’asile ouvert et faire en sorte que jusqu’à 100 000 migrants soient renvoyés chez eux (certains par la force). Elle a récemment changé de ton sur la politique d’immigration, en se concentrant sur ceux qui ont vraiment besoin et non ceux qui migrent pour des raisons économiques. S’incliner devant la peur ambiante a été nécessaire pour sa survie politique, mais peut-être au détriment de l’avenir économique de l’Allemagne. Angela Merkel cherchera un quatrième mandat cette année, et malgré la crise, l’envie de stabilité et la tendance à vouloir rester en « terrain connu » pourraient être trop forts pour que les Allemands élisent quelqu’un d’autre, même si Martin Schulz pourrait devenir un concurrent sérieux dans les mois à venir.

Au cœur du problème, l’argent, toujours l’argent…

Alors que la majeure partie de l’Europe stagne ou tarde à sortir de la première phase de la reprise économique, l’Allemagne montre au monde qu’elle est en pleine croissance avec un faible taux de chômage (seulement 4,1%, meilleur chiffre des 35 dernières années)[10] et une plateforme robuste et très productive. L’économie allemande a connu une croissance au plus fort de son rythme depuis cinq ans, mais nous prévoyons qu’il sera difficile de maintenir ce niveau sans des investissements importants dans les infrastructures et un coup de pouce venu du cours de l’euro – ce qui semble peu probable, étant donné que nous prévoyons un euro élevé plutôt que le contraire cette année (en raison du questionnement du QE de la BCE[11] et de la politique du dollar faible de Trump, notamment).

On s’inquiète également d’une potentielle politique commerciale protectionniste des États-Unis, maintenant que Trump est au pouvoir (et nous anticipons que cette stratégie protectionniste sera mise en œuvre rapidement et fortement), ainsi que des niveaux élevés d’ingérence de la part de l’État chinois. L’Institut de Cologne pour la recherche économique a averti que la tendance des salaires à la hausse, au-dessus du taux de productivité, nuit aux exportations et augmente le risque de perte de parts de marché pour l’Allemagne[12].

 germ3Croissance moyenne au troisième trimestre 2016 et volume des nouvelles commandes. Source: OCDE

La Grande-Bretagne est le troisième marché de l’Allemagne à l’exportation et l’incertitude persistante qui pèse sur le Brexit, pas du tout amoindrie par les louvoiements du gouvernement de Sa Majesté, entravera la croissance allemande cette année. Nous prévoyons que la livre sterling chutera par rapport à l’euro, car la Grande-Bretagne aura du mal à obtenir un accord favorable pour sa sortie de l’UE, ce qui nuira davantage encore au marché allemand des exportations. Or les exportations représentent de l’ordre de 40 % du PIB allemand (!)…

germ4Part du PIB représenté par les exportations pour différents pays, et régions d’exportation, 2013. Source : ZeroHedge.

L’Allemagne a pourtant un certain potentiel de succès lié au Brexit : Francfort gardera un œil attentif sur Londres au cours des douze prochains mois en vue de devenir le centre financier de l’Europe, une fois que Londres aura quitté l’UE à la mi/fin 2019.

L’épargne brute de l’Allemagne par rapport à son PIB se situe à un pourcentage très sain de 27,7%, un record en 43 ans[13], soulignant une économie solide. Mais avec des prix du pétrole devant se stabiliser et encore des incertitudes importantes à abolir pour ce qui est de l’avenir de l’UE, nous anticipons que l’Allemagne connaîtra une montée générale de ses difficultés économiques cette année.

L’Est pèse lourdement sur les épaules de l’Allemagne…

2015 a marqué le 25e anniversaire de l’unification de l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest. Mais bien que le pays soit de toute évidence beaucoup plus unifié, maintenant que le mur et le rideau de fer ont été démontés, l’Ouest continue de surclasser l’Est dans des domaines tels que le PIB, le salaire moyen et le taux de chômage. Vingt-cinq ans, ce n’est pas long pour réunifier deux camps et l’Allemagne s’en est très bien sortie ; mais il existe encore des différences visibles entre les deux côtés qui méritent d’être notées, en particulier lorsqu’on établit un bilan de santé de l’Allemagne !

germ5L’unification de l’Allemagne sur 25 ans. Source : The Economist

Il existe encore d’importantes différences culturelles et d’infrastructures entre les deux zones du pays. À l’Ouest, la BMW est le choix naturel de sa voiture tandis qu’à l’Est, c’est la Skoda. Si vous êtes Allemand de l’Ouest, vous êtes également plus susceptible de voter et d’être optimiste quant à votre avenir[14].

Dans l’ensemble, le Rapport mondial du bonheur de 2016 donne l’Allemagne à une très respectable 16e place (sur 157), dépassée seulement par des pays comme par exemple l’Autriche et le Danemark (qui est en tête de classement, d’ailleurs !). Ce rapport compare les pays sur les critères du PIB par habitant, l’aide sociale, l’espérance de vie, la liberté sociale, la générosité et l’absence de corruption.

L’Allemagne est largement une success-story quand il s’agit d’observer l’intégration de son peuple, mais avec les problèmes actuels que rencontrent l’Europe et le reste du monde, les fissures entre l’Est et l’Ouest commenceront à s’élargir. La crise des migrants étant le catalyseur, le Brexit et Donald Trump (avec son programme anti-UE) continueront à nourrir le feu. Nous voyons les citoyens allemands qui réfléchissent sur leur avenir, se demandant ce qui va se passer, travaillant dur et épargnant davantage en prévision de temps moins roses.

Il convient donc de patienter et d’observer quelle force aura le mouvement populiste dans d’autres pays de l’UE en 2017 avant de pouvoir comprendre pleinement son impact. Il y a des forces centrifuges culturelles, économiques et politiques qui secouent le cœur de l’Europe, ce qui provoque une arythmie actuelle qui, à la fin 2017, pourrait très bien causer un arrêt cardiaque irrémédiable. (Extrait du bulletin GEAB No 112 / 2017)

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[1] Dans les conclusions du Conseil du 19 février 2016, l’UE a précisé que le Royaume-Uni ne serait pas forcé à changer de politique d’intégration au sein de l’UE, les références dans les traités à une union encore plus étroite n’offrant pas la base légale pour une extension des compétences de l’UE à ce sujet. Source : LSE, 28/04/2016.
[2] En 2015, Angela Merkel annonçait publiquement que l’Allemagne laissait la porte ouverte à tous ceux qui cherchaient un abri, incitant les flux migratoires et les vagues de réfugiés – spécialement en provenance de Syrie et d’Iraq.
[3] Source : Express, 14/07/2016
[4] Source : USAToday, 11/01/2017
[5] Source : Wikipedia
[6] Source : Express, 31/07/2016
[7] Source : Reuters, 09/01/2016
[8] Source : Keeptalkinggreece.com, 08/02/2016
[9] Source : The Guardian, 06/01/2016
[10] Source : Trading Economics, 2016
[11] Source : Bloomberg, 14/02/2017
[12] Source : Reuters, 13/01/2016
[13] Source : Worldbank
[14] Source : The Berlin Institute, juillet 2015