Home Aperçus Pétrole : à la recherche du point de bascule (article déconfidentialisé du 15 novembre 2018)

Pétrole : à la recherche du point de bascule (article déconfidentialisé du 15 novembre 2018)

Le dollar est en train de devenir une monnaie comme une autre. L’un de ses piliers, à savoir le pétrole, suit la même trajectoire pour devenir une source d’énergie comme une autre. Présentons tout d’abord deux graphiques sur la consommation mondiale d’énergie et de pétrole, l’un en provenance de l’Agence d’information sur l’énergie (EIA, États-Unis) et l’autre issu de l’OPEP. Deux sources qui ne peuvent a priori être considérées comme impartiales.

Figure 1 – Consommation mondiale d’énergie selon l’EIA, 1990-2040

 

Figure 2 – Consommation mondiale de pétrole selon l’OPEP, 2016-2040

 

Ces données appellent déjà deux remarques fort instructives…

  • L’EIA regroupe « petroleum » et « other liquids » (agro-carburants principalement) et ne permet donc pas de distinguer la réelle consommation de pétrole proprement dit.
  • Selon les données de l’OPEP, la consommation de pétrole dans les pays de l’OCDE baissera de plus de 20 % entre 2020 et 2040. Et à l’échelle mondiale, celle-ci croîtra seulement de 0,5 % par an lors de ces deux décennies (contre 1,8 % par an entre 2009 et 2019, par exemple[1]).

Que ces deux entités, à la fois juges et parties, soient pessimistes en dit déjà long : elles ne peuvent plus cacher complètement le sombre avenir du pétrole. Mais la réalité est sans doute bien plus cruelle encore. Viennent en effet se combiner plusieurs facteurs allant peu ou prou tous dans le sens d’une réduction drastique de la consommation (sans même évoquer la production mondiale qui présente elle aussi des signes d’essoufflement[2]). En premier lieu, puisque le pétrole sert à 50 % pour le transport routier[3], analysons en deux mots l’avenir de ce secteur…

  • La hausse vertigineuse des ventes de véhicules électriques (+50 % en un an, x10 en quatre ans[4]), notamment en Chine où cette industrie naissante peut concurrencer bien plus aisément les constructeurs occidentaux, vient réduire d’autant la consommation de pétrole[5] puisque la part d’électricité produite à partir de ce dernier est négligeable (environ 2,5 %). On parle de 200 à 500 millions de véhicules d’ici 2040 selon les estimations[6].
  • Les autres véhicules voient leur consommation d’essence se réduire d’année en année, en témoigne la projection suivante pour les États-Unis : peut-être plus important encore, l’urbanisation réduisant l’importance de la voiture, de nouveaux modèles sociétaux, économiques et technologiques (véhicules partagés, flottes de voitures autonomes en location…) et des régulations de plus en plus sévères pour lutter contre la pollution (en Chine ou en Inde) ou le réchauffement climatique (en Europe) vont réduire de beaucoup le nombre total de véhicules en circulation, qui n’atteindra sans doute pas les 2 milliards souvent envisagés pour 2040.

Figure 3 – Consommation totale de carburant par les véhicules légers aux États-Unis, 2016-2040. Source : Deloitte

 

Pendant ce temps, le réchauffement climatique et les économies d’énergie dans le bâtiment vont entraîner une baisse du chauffage qui compte pour quelque 5 % dans l’utilisation du pétrole (la hausse éventuelle de la climatisation électrique n’induisant pas de hausse de consommation de pétrole). Par ailleurs, pour leur survie, tous les producteurs de pétrole développent les alternatives vers les énergies renouvelables. Les yoyos du prix du pétrole favorisent eux aussi l’abandon de cette énergie et presque tous les pays se mettent activement aux économies d’énergie… L’avenir de l’or noir n’est pas rose… La prise de conscience mondiale de ce déclin est d’ailleurs en cours, contribuant à accélérer encore la mutation. C’est pourquoi le prix du pétrole ne peut plus revenir durablement à des niveaux élevés. Et pourtant, la consommation mondiale d’énergie ne va cesser de croître d’ici 2040, tirée par la Chine et l’Inde notamment. Quel va donc être le suppléant du pétrole ? La majeure partie de l’énergie finale utilisée en remplacement, on l’a vu, sera électrique. Comment sera-t-elle produite ? L’avenir du nucléaire est incertain tant que des techniques nouvelles n’auront pas vu le jour[7] ; la part des énergies renouvelables pour la production d’électricité (environ 5 % actuellement hors hydroélectricité) ne croît pas assez vite pour pouvoir remplacer le pétrole ; le charbon est décrié. Il reste donc le gaz, abondant, moins polluant et facile d’utilisation. C’est bien lui qui est tout désigné comme le successeur à moyen terme du pétrole. Au passage, il n’est pas étonnant que les États-Unis aient tout fait pour prolonger l’ère du pétrole avec leur schiste quand on scrute la liste des pays possédant les plus importantes réserves de gaz…

Figure 4 – Les cinq premiers pays en matière de réserves de gaz, 2016. Source : Wikipedia

 

À la lumière de ce que nous venons de voir, nous nous permettons de corriger (voir ci-dessous) le graphique de l’EIA donné en tête de cet article. Essayons-nous en effet à un calcul de coin de table… 25 à 30 % des voitures hors pétrole en 2040, soit 15 % de consommation de pétrole en moins (les voitures étant à l’origine de la moitié de la consommation de pétrole) ; 20 % de réduction de consommation sur le reste de la flotte, soit à nouveau 10 % de pétrole en moins ; 10 % de sobriété énergétique dans tous les autres secteurs, soit encore 5 % de pétrole en moins. On arrive alors à une baisse de 30 % par rapport à une consommation « business as usual » en 2040. Si le scénario « business as usual » consistait en une hausse de la consommation de pétrole d’environ 1,2 % par an (comme sur la période 1990-2018), alors en prenant en compte la baisse de 30 % que nous évoquons, nous obtenons en 2040 une diminution de 10 à 15 % de la consommation de pétrole par rapport à 2020. Soit un tipping point des courbes du pétrole vers 2022, compensé par un essor du gaz, avec un renversement de tendances autour de 2035. Un déclin relatif, certes, mais lourd de conséquences dans ce domaine primordial. Changement de leader en vue : attention aux turbulences sur un marché de l’énergie où tout est affaire de futures et d’anticipation…

Figure 5 – Consommation mondiale d’énergie par source selon le GEAB (d’après EIA), 1990-2040

Lire la suite : GEAB 129 / Nov 2018

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[1] Source : Statista

[2] Source : The Oil Man, 01/11/2018

[3] Source : Statista

[4] Source : IEA

[5] Lire par exemple Bloomberg (27/02/2018) pour le cas des Etats-Unis.

[6] Sources : IEA et Enerdata

[7] Lire à ce sujet, dans le thème qui nous intéresse : « Natural gas – not renewables – is replacing nuclear power ». Source : Forbes, 16/05/2016.

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