Home Blog AUKUS-Crise des sous-marins : La stratégie GlobalBritain est-elle celle du désespoir ?

AUKUS-Crise des sous-marins : La stratégie GlobalBritain est-elle celle du désespoir ?

Credit Bob Smith

Le mercredi 15 septembre 2021 a marqué un coup de tonnerre à Paris. L’annonce de la rupture du « contrat du siècle » passé entre la France et l’Australie a amené pléthore de personnalités en tout genre à se succéder dans les médias pour dénoncer « le coup de couteau dans le dos », la « trahison »[1] et autres déclarations shakespeariennes similaires. Cet événement est un « accident » sur la route d’un game-changer plus profond : l’accord stratégico-militaire AUKUS, dont nous estimons qu’il doit bien plus à l’Angleterre de Johnson qu’à l’Amérique de Biden.

Cet épisode est l’occasion pour nous de revenir sur une anticipation formulée dans notre bulletin de juin 2021 :

« Une rivalité systémique bien plus fondamentale ne tardera plus à devenir évidente : celle entre le Royaume-Uni et la Chine. […] Ces pays [Royaume-Uni et Chine] se trouvent tous deux dans un cycle identique d’expansionnisme mondial et de transformation profonde de leurs systèmes. Or, si d’autres pays caressent également cette ambition, bien peu sont aussi avancés et partent de bases aussi solides. […]Mais ce qui est impressionnant c’est la vitesse à laquelle le Royaume Uni avance. Or, comme nous l’avons vu il y a deux mois, dans le monde ultra-compétitif post-Covid, la rapidité d’action devient vitale.  Et, depuis 5 ans, l’Angleterre engrange des accords stratégiques-clés. »

AUKUS : une victoire diplomatique du RU

L’agilité britannique que nous observions alors se manifeste ici dans l’exploitation du  grief entre l’Australie et le Naval Group[2]. Accusé de délais, de surcoûts, de persister à vouloir réaliser de plus en plus grandes portions des travaux en France alors que le contrat stipulait que 90% devait s’effectuer en Australie le Naval Group a aussi essuyé des critiques suite à une faille de sécurité dans son contrat indien[3]. L’annulation de la partie française du contrat n’est guère surprenante, d’autant plus que la partie software était réalisée par Lockheed, le géant américain de la défense, le Naval Group s’occupant principalement du hardware[4]. Le retard pris (une livraison en 2050 contre 2030 à l’origine) a fait que la propulsion conventionnelle ne correspondait plus aux attentes, alors que l’Australie avait donné son accord. Canberra ne voyait pas l’intérêt d’avoir des sous-marins conventionnels facilement détectables pour patrouiller ses eaux territoriales et protéger des câbles sous-marins stratégiques, car fondamentaux pour la connexion internet et en 5G.

Il semblerait donc que le gouvernement australien ait approché l’administration Biden lors du G7 à Cornouailles pour discuter une sortie de cet accord alors jugé désastreux[5]. Contrer la Chine étant devenue la nouvelle priorité à Washington, les États-Unis étaient trop heureux de pouvoir vendre eux-mêmes les sous-marins, Lockheed étant déjà le fournisseur du système de combat.

C’est là qu’intervient la diplomatie britannique déjà anticipée par le GEAB : dans le cadre de la politique de Global Britain, Boris Johnson se serait démené afin de convaincre son homologue australien de faire appel à l’industrie britannique. L’argument fut de dire qu’étant donné la proximité des protocoles militaires britanniques et australiens, le Royaume-Uni était idéalement placé pour remplacer la France.

C’est que cette affaire est bien plus qu’une banale vente de sous-marins[6]. Au moment où le contrat change de main, une nouvelle plateforme de coopération en matière de défense, de renseignement et de cybersécurité est annoncée sous le sigle AUKUS (Australie, Royaume-Uni et États-Unis). Pour les États-Unis ce dispositif vient compléter celui du Quad, plus diplomatique, qui réunit le Japon, l’Inde, les États-Unis et l’Australie. Il faut également noter l’alliance des services de renseignements anglo-saxons 5 Eyes. On peut y voir se profiler un certain retour de la stratégie de containment qui fut utilisée par les États-Unis contre l’URSS. Cette fois-ci elle est dirigée contre la Chine. Bien sûr elle reste à nuancer : d’une part les économies chinoises et américaines sont beaucoup plus interdépendantes que ne l’étaient celles des deux blocs de la guerre froide. De plus, la Chine a développé des partenariats d’une portée économique et financière bien plus importante. Ces organisations consacrées par l’accord avec l’Australie ont bel et bien une portée beaucoup plus significative.

Aukus est effectivement un système de coopération en matière de défense, de cybersécurité et de renseignement entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie. L’ensemble se veut une réponse à l’inflexibilité croissante de la Chine. Cette alliance risque néanmoins de relancer une course aux armements dans une région à la fois sensible et vitale pour l’économie mondiale.

Cette affaire de sous-marins s’agit donc bien d’une victoire pour le Royaume-Uni. En parvenant à s’imposer comme fournisseur des sous-marins en lieu et place des États-Unis. Il s’agit en effet non seulement d’une victoire pour les industries britanniques qui récupèrent un juteux contrat, mais également pour ses armées, qui gagnent une alliance renforcée, et ses services de renseignement, un nouveau partenariat.

La réactivation des vieux réseaux britanniques rejoint l’anticipation du GEAB sur la capacité du Royaume-Uni à engranger alliances et partenariats stratégiques[7]. De plus, si les câbles sous-marins se replacent désormais au cœur des réflexions stratégiques[8], le Royaume-Uni peut compter sur sa vieille tradition navale. En effet, la défense de câbles sous-marins est une priorité pour la marine britannique depuis le XIXe siècle. Il y a bel et bien des habitudes et des schémas de pensée tout à fait établis pour appréhender ce type de stratégie.

AUKUS, stratégie du désespoir ?

Sur le plan intérieur, l’économie britannique subit divers contre-coups. La crise de 2008 a affaibli la City, alors que la crise de la Covid va peser sur les dépenses publiques pour les années à venir. Les pénuries, de biens de consommation[9], d’essence et de personnels perdurent[10]. Enfin, des dissensions internes au parti conservateur entachent l’AUKUS. En effet, Theresa May a prononcé un discours remarqué[11] craignant que cet accord large n’entraîne une course à l’armement et une colère trop marquée de la Chine.

Sur le plan extérieur, des dissensions sont présentes, notamment entre les États-Unis et le Royaume-Uni. D’une part, Washington affronte ses propres difficultés financières sur la dette[12]. De plus, Nancy Pelosi a déjà commencé à critiquer vertement Londres sur sa politique irlandaise, l’accusant d’envenimer la situation sur place[13]. Enfin, si le Royaume-Uni tente de se repositionner rapidement, il n’est pas certain d’être capable d’exister en dehors de l’orbite américaine, de moins en moins centrée sur l’Europe. Des dissensions existent déjà entre pays les pays du 5 Eyes sur l’attitude à employer vis-à-vis de la Chine[14]. Les États-Unis tout comme le Royaume-Uni semblent jouer leur va-tout dans un contexte où ils sont fragiles.

La situation de la France quant à elle, semble être moins précaire qu’on pourrait le penser. Certes, le président Macron essuie un revers diplomatique en Australie. Mais le Naval Group a réussi à conclure un nouveau contrat en Grèce[15]. Cela pourrait être le signe d’une place renforcée de la France au sein de l’UE.

Il faut peut-être s’intéresser aux raisons qui ont fait que le gouvernement a choisi de mettre cet épisode des sous-marins en exergue. L’idée est probablement d’utiliser sa future présidence pour accélérer le tempo et obtenir quelques avancées diplomatiques en Europe. De plus, la France dispose de plusieurs bases navales de Djibouti à Papeete, et est tout à fait capable de s’imposer comme un partenaire privilégié. Ce genre de relais est rare, et le Président Biden devra bien voir l’intérêt à ménager son allié français. Scott Morrison était également supposé mieux gérer sa relation avec ses interlocuteurs français. La réaction française créé un réel embarras et il n’est pas impossible que Paris obtienne des compensations.

Les territoires français sont sur pratiquement toutes les routes commerciales australiennes, et Canberra devrait commencer à le sentir. Le vrai problème pour la France en revanche serait le résultat du dernier référendum sur l’indépendance de la Nouvelle Calédonie. Si l’archipel choisit de rester dans le giron français, la France pourrait choisir de développer sa base de la Pointe Chaleix. La défaite serait par contre une nouvelle épine dans le pied français et australien car la Chine déploie dans cette région une diplomatie du carnet de chèque qui serait dure à contrer[16]. Ce choix australien d’affaiblissement de la France pourrait faire les affaires de Pékin, ce qu’AUKUS est supposé contrecarrer.

En définitive, le repositionnement du Royaume-Uni suite au Brexit mérite des études approfondies. Paris va se retrouver dans une position de force unique en 2022 avec la présidence de l’Union Européenne. Il va lui falloir peser de tout son poids diplomatique pour convaincre ses partenaires européens d’avancer sur de multiples sujets. Dans le prochain GEAB, nous proposerons des éléments de réflexions sur les différents enjeux de la présidence française de l’union, sa méthode et son fond.

[1]    Source : France-info TV 21/09/21

[2]    Source : New York Times 23/09/21

[3]    Source : Eurasian Times 27/09/21

[4]    Source : Le Monde 21/09/21

[5]    Source : New York Times 18/09/21

[6]    Source : Le Monde 21/09/21

[7]    Source : GEAB 15/08/21

[8]    Source : Radio France Internationale 16/09/21

[9]    Source : France Bleu 01/09/21

[10]  Source : Le Monde 28/09/21

[11]  Source : The Guardian 16/09/21

[12]  Source : New-York Times 29/09/21

[13]  Source : New-York Times 28/09/21

[14]  Source : BBC 04/05/21

[15]  Source : Ouest-France 28/09/21

[16]  Source : Le Monde  29/09/21

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