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GEAB Café no. 8 : Panorama des enjeux de la rentrée 2021

Credit Jens Jonssn Unsplash

Un compte-rendu du GEAB Café #8, par notre Junior Team

La crise que nous analysons dans ces colonnes depuis notre création est systémique dans le sens où elle touche la totalité des composantes du système et globale parce qu’elle concerne le monde entier. Il s’agit là d’un concept, certes bien ancré dans les esprits, mais qui a pu paraître théorique à une large partie de la population mondiale. Le sentiment qui a dominé le GEAB Café[1] de rentrée, qui s’est tenu le 21 septembre, est que cela n’est plus vrai aujourd’hui. Cette crise systémique globale affecte à présent directement le quotidien de la majeure partie de la population mondiale, et ce n’est qu’un début.

Les décantations de l’été 2021 (retrait américain d’Afghanistan, catastrophes naturelles, conséquences économiques des confinements de 2020…) dressent un paysage de chaos, restructurant un nouvel ordre mondial, et affectant la totalité de la planète.

Sur le plan stratégique

Le premier fait marquant de cette rentrée est bien sûr la fin de la guerre d’Afghanistan et la victoire des Talibans. Le « tout ça pour ça ?! » domine les opinions publiques des pays de l’alliance les plus profondément engagés dans cette guerre. Et les populations n’hésitent pas à demander des comptes à leurs dirigeants[2]. Aux Pays-Bas, deux ministres ont été poussés à la démission[3]. L’absence de forces de renseignements néerlandais sur le terrain donne l’impression que les forces militaires du pays ont suivi aveuglément (et donc subi) le commandement américain sans être ni consultées ni impliquées dans la décision et le mode opératoire du retrait. Ce qui a pour conséquence un ressentiment de la part de la population à l’égard des décisionnaires entraînant une rupture dans la confiance qu’elle leur avait accordé de facto. En Allemagne, la question est très présente dans la campagne électorale[4] pour des raisons similaires, et il y a fort à parier qu’elle ne s’estompera pas immédiatement après le vote. Si Olaf Scholz devait être nommé chancelier, des comptes lui seraient immédiatement demandés quant à son rôle dans la gestion du retrait en tant que Vice-Chancelier.

Sur les questions stratégiques, une rupture a eu lieu lorsque les Etats-Unis ont compris qu’ils ont la capacité d’être auto-suffisants sur le plan énergétique. Alors, leur attention et leur énergie se sont irrémédiablement détournées du Moyen-Orient vers l’Asie. L’illustration de ce pivot s’est matérialisée sous nos yeux ces dernières semaines dans l’enchaînement retrait d’Afghanistan – création de l’AUKUS[5]. Et si l’escalade de la violence au Moyen-Orient a préoccupé bien des esprits ces dernières décennies, qu’ils n’espèrent pas se reposer à présent. La méthode reste la même du côté de l’establishment militaire américain et de son industrie de l’armement. Il est probable que l’on ne souhaite pas réellement la guerre, d’un côté comme de l’autre du Pacifique, néanmoins on a intérêt à une course à l’armement pour voir s’empiler les contrats et gonfler les budgets, et par conséquent les tensions dans la région Indo-Pacifique. Et cette situation ne met personne à l’abri de voir différentes formes de conflits se matérialiser, quand bien même ce ne serait le souhait d’aucune des parties.

Sur le plan monétaire

Sur le front monétaire c’est là aussi un retour à la réalité qui guette les populations occidentales. Les économies de l’OCDE sont sous perfusion de dettes[6] depuis le déclenchement de la crise systémique globale, les confinements sont venus rajouter une couche en obligeant les pouvoirs publics à financer pratiquement à 100% des secteurs entiers à l’arrêt. Et à présent, l’inflation pointe à nouveau son nez[7], bien que beaucoup tentent de rassurer l’ensemble des acteurs en la qualifiant de transitoire[8][9], et comme il n’est plus possible de la « cacher » dans le système financier, elle semble bien là pour durer, la seule question étant, quel niveau peut-elle atteindre ? Face à cela les banques centrales semblent bien incapables d’envisager une remontée des taux ordonnée et maîtrisée, alors les réactions en chaînes pourraient s’avérer nombreuses et gravissimes. Les Etats-Unis connaissent des pénuries de liquidités[10] dans certains secteurs alors que le plafond d’endettement du gouvernement est sur le point d’être atteint, l’endettement privé[11] atteint lui aussi des sommets dans plusieurs secteurs, les banques ne sont plus réellement profitables mais continuent d’exister comme intermédiaire de la politique monétaire, qui ne consiste plus qu’à diffuser du cash. Bref à part jeter encore un peu d’huile sur le feu, c’est-à-dire renouveler l’expérience d’un QE, peu de solutions apparaissent envisageable. Le hic étant que les mêmes causes produisent les mêmes effets, cela n’arrangera pas l’efficacité du système monétaire, celui-ci reposant entièrement sur la confiance, cette dernière sera-t-elle à ce moment-là définitivement rompue ? Alors les solutions de remplacement paraissent évidentes, ce sont les crypto-monnaies. Les seules sur lesquelles les Etats-Nations auraient la main sont encore dans les tuyaux (les MDBC) et elles tardent à sortir. Si cette rupture devait arriver avant, c’est vers Bitcoin et consorts que reviendra la mise.

Le seul Etat qui a déjà lancé sa monnaie digitale est la Chine[12]. Et elle semble d’ailleurs prête à démontrer au reste du monde sa propre conception de la stabilité. L’attitude du gouvernement à l’égard de l’entreprise Evergrande au bord de la faillite[13], pourrait constituer un message adressé au camp occidental : pour nous, sauver une entreprise de la faillite sans demander de contrepartie ne participe pas de la stabilité et de la résilience d’un système. Nous sommes capables de supporter ce choc, le serez-vous ? Si non, vous n’allez quand même pas reprocher à un Etat communiste de jouer selon les règles du libre marché ? Alors que le camp occidental a basé tout un modèle sur les ruptures et autres disruptions (particulièrement sur le plan financier où elles sont nécessaires au dégagement d’une plus-value, mais aussi dans l’innovation, la culture, etc.), il a fini par en perdre le contrôle en cherchant des ruptures toujours plus profondes. Le camp chinois lui, de tradition confucéenne, préfère la stabilité. Alors pendant que l’Occident maintenait tant bien que mal en vie un système hors de contrôle, la Chine a bâti méthodiquement et rapidement un modèle stable, efficace et résilient. Pour ce faire elle a tout de même largement profité du système dollar. Le moment est-il venu pour le dragon de cracher le feu sans prendre le risque de se brûler ?

Sur le plan économique et social

Sur le plan économique et social c’est également par l’inflation que la crise systémique globale pénètre dans le quotidien des citoyens. Jusqu’ici, dans les économies occidentales, le seul secteur n’ayant pas échappé à l’inflation était l’immobilier. La règle ne devrait pas changer mais les différentes pénuries et les conséquences des turbulences monétaires vont l’étendre à d’autres secteurs, cela a déjà largement commencé pour les prix de l’énergie[14] par exemple. Etant donné que l’on touche ici à des besoins vitaux (se loger, se chauffer) les conséquences sociales sont inévitables. Et comme les taux de chômages ou de pauvreté ont déjà augmenté ces dernières années[15], les tensions sociales sont déjà largement ancrées dans ces pays. En Allemagne, en plus du ressentiment historique de la population à l’égard de l’inflation, ce sont les travailleurs les plus pauvres qui vont en pâtir le plus, et ils sont nombreux. Ce pays ayant basé toute sa reconstruction économique depuis la réunification sur un modèle d’export, il ne pouvait faire autrement que d’entretenir une industrie fonctionnant avec des salariés relativement peu rémunérés pour être capable d’exister dans la compétition internationale. Une situation qui a également été permis par un euro qui ne s’envolait pas malgré les exportations allemandes, retenues par le reste de la zone euro connaissant un succès commercial international largement moindre. La boucle est bouclée entre l’économie et le monétaire.

Face à des tensions sociales importantes et qui ne sont pas parties pour se calmer, nombre de pays occidentaux sont déjà tentés par une forme d’autoritarisme[16]. Les pouvoirs exécutifs deviennent de plus en plus centraux quand les parlements perdent de leur influence. L’inflation fera des gagnants et des perdants, tout l’enjeu pour les gouvernements sera de limiter au maximum l’écart entre les deux pour se préserver d’une explosion de ces tensions. En cas d’échec, l’autoritarisme et la répression sera le dernier recours. Un autre sentiment qui sera exacerbé à l’avenir est celui de l’argent mal réparti. A présent que les endettements publics ont à nouveau explosé, la volonté d’un retour à l’équilibre va devoir être abordée. Un retour à une forme d’austérité semble inévitable. En France, la venue des élections fait qu’aucun candidat n’ose aborder le sujet, mais quel que soit le vainqueur il n’aura probablement pas d’autres choix. Un enchaînement qui viendra en contradiction des projets de transition écologique qui nécessitent une très large réattribution des fonds de secteurs et de méthodes nuisibles à l’environnement vers d’autres qui lui sont bénéfiques. Et, inévitablement, il y aura une casse sociale puisque des emplois dépendent de ces secteurs et méthodes, et le seul moyen de la rendre supportable est un important soutien via des fonds publics pour opérer la transition. A nouveau, la boucle est bouclée entre les enjeux financiers/monétaires et économiques/sociaux.

Reste bien sûr une solution concernant ce dernier enjeu, ignorer encore un peu plus longtemps l’impératif de transition écologique. C’est une solution qui tend les bras aux gouvernants et qui sera acceptable par l’opinion publique, quand bien même celle-ci est de plus en plus sensibilisée à la question[17], si c’est pour préserver un niveau de vie, non plus confortable mais simplement décent. Seulement ce répit n’est pas sans conséquence puisque l’été a été marqué par des incendies et des inondations d’une ampleur rare tout autour du globe[18]. Les conséquences du dérèglement climatique et de la destruction de l’environnement sont déjà là, et elles nous enjoignent d’opérer la transition systémique que nous analysons via ce média. Saurons-nous en affronter les dangers et en saisir les opportunités ?

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[1] Forum de discussion mensuel en visioconférence rassemblant les abonnés et les membres de la rédaction du GEAB.

[2] Source : Daily Mail, 15/08/2021

[3] Source : France 24, 17/09/2021

[4] Source : Washington Post, 26/08/2021

[5] Source : White House, 15/09/2021

[6] Source : OECD, 20/05/2021

[7] Source : BBC, 12/05/2021

[8] Source : Reuters, 27/08/2021

[9] Source : CNBC, 28/09/2021

[10] Source : Business Insider, 24/06/2021

[11] Source : The Economist, 25/09/2021

[12] Source : Coin Tribune, 17/09/2021

[13] Source : Capital, 28/09/2021

[14] Source : Financial Times, 17/09/2021

[15] Source : Eurostat, 05/07/2021

[16] Source : World Politics Review, 11/09/2020

[17] Source : UNDP, 27/01/2021

[18] Source : The Verge, 03/09/2021

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