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GEAB 123

Le bulletin mensuel du Laboratoire européen d'Anticipation Politique (LEAP) - 15 Mar 2018

Royaume-Uni 2019 : Et si le Brexit était un succès ?

Jusqu’à présent, médias et analystes ont été unanimes : le Brexit représente un avenir incertain et dangereux pour le Royaume-Uni… et seulement pour le Royaume-Uni. Nos lecteurs savent que nous avons toujours été plus circonspects à ce sujet. Alors que la première phase de négociation s’est achevée (en fin d’année dernière) et que la seconde s’apprête à commencer, il est temps d’admettre, d’une part, que cette sortie de l’UE ouvre également bien des opportunités au Royaume-Uni ; et d’autre part, qu’elle induit de nouveaux risques réels pour l’Union européenne.

En effet, dans cette seconde phase de négociation qui portera sur la période de transition et la relation future entre les deux parties, le rapport de force pourrait s’inverser. Le gouvernement britannique, à qui l’on reproche depuis le début un manque de clarté et de réalisme, par la voix de Theresa May le 2 mars, a éclairci un certain nombre de points et exposé un plan de sortie concret. La Commission européenne, de son côté, se montre de moins en moins coopérative et impose des exigences (impossibilité pour le Royaume-Uni de commencer à négocier des accords commerciaux pendant la période de transition, barrière douanière déplacée de la frontière irlandaise entre l’île d’Irlande et celle de Grande Bretagne) jugées par certains irréalistes. Si l’Union européenne reste trop longtemps aveugle aux progrès réalisés par le Royaume-Uni et fait preuve d’un bas esprit revanchard (destiné à faire peur aux autres pays), elle pourrait provoquer un retour de bâton capable d’enclencher précisément ce qu’elle souhaite éviter : un effet domino.

Le Brexit est un échec majeur de la Commission européenne qui lui imposait, plutôt que de se venger du Royaume-Uni, d’enclencher sa propre réforme. Au lieu de cela, si en 2019 on se retrouvait dans une situation où le Royaume-Uni, libéré de la tutelle bruxelloise, se repositionnerait avec succès (image dynamique, moderne et tournée vers le reste du monde), tandis que l’UE pataugerait toujours dans ses dysfonctionnements, lenteurs et blocages qui ont fini par faire fuir le Royaume-Uni, que croyez-vous qu’il arriverait ?

Theresa May resserre les rangs

Un premier signe de l’évolution significative du rapport de force dans la négociation est l’accueil cordial, voire chaleureux, qui a été réservé au discours de Theresa May, le 2 mars à Mansion House[1]. La première ministre est pourtant perçue comme particulièrement en difficulté depuis les élections anticipées de juin 2017. Nous-mêmes avions anticipé sa démission avant la fin de l’année 2017. Le fait est que ce dernier mois de décembre a été particulièrement rude pour elle. Mais elle a résisté, révélant ainsi qu’elle bénéficie aussi de puissants soutiens, et semble résolument sur une meilleure dynamique à présent. Même le Guardian, qui est loin de lui être favorable, relève la bonne réaction dans les rangs conservateurs au discours de leur cheffe. L’auteur admet même que les hypothèses de retour en arrière, consistant à organiser un nouveau référendum ayant pour but implicite d’annuler celui de 2016, tombent pour l’instant à plat[2].

Unir à nouveau les conservateurs

Dans ce discours, Theresa May est parvenue à s’adresser aux deux courants au sein de son parti : brexiteers et anti-brexiteers. Les rebelles conservateurs pro-UE ont pu apprécier le réalisme du discours dans lequel la cheffe de gouvernement reconnaît qu’il y aura des pertes, que la relation commerciale sera moins fluide une fois sorti du marché unique… Quant aux plus fervents défenseurs du départ du Royaume-Uni, ils ont été assurés que le gouvernement demeurait préparé pour « tous les scénarios » (sous-entendu, y compris l’absence d’accord, dit No Deal), et deux de ses « five tests » pour un bon accord[3] leur étaient directement adressés[4]. Elle parvient ainsi à resserrer les rangs derrière elle en s’adressant à tout le monde pour gagner une cohérence qui fait défaut au parti pour ce qui est de la question européenne.

Le patronat britannique s’en prend à Bruxelles

Mieux encore que de s’assurer le soutien de ses pairs, Theresa May a réussi avec son discours le véritable tour de force de regagner celui du patronat britannique. Dans un entretien accordé au Monde et à différents médias européens, Carolyn Fairbairn, directrice générale de la Confederation of Britain Industry (CBI), qui s’était jusqu’ici montrée très dure avec le gouvernement, s’en prend désormais à Bruxelles : « Il est temps que l’Union européenne ait une approche ouverte et discute l’offre de négociation présentée par la première ministre. On espère que sa proposition sera traitée sérieusement, avec respect, sans les petites phrases qu’on a entendues par le passé. Bien sûr, tout ne sera pas universellement populaire et accepté, mais il s’agit d’une base de négociation juste et solide. » La cheffe du lobby industriel britannique rappelle même que la négociation concerne les deux parties : « Parfois, on entend que les négociations ne concernent que le Royaume-Uni, qu’il s’agirait d’un cadeau à faire au Royaume-Uni. Ce n’est pas vrai. J’ai parlé au Medef, au BDI (ndlr, le syndicat patronal allemand), aux entreprises à travers l’Europe. Ils sont très clairs : pour eux, garder une relation proche avec le Royaume-Uni est vital. »[5]

Figure 1 – Croissance économique au Royaume-Uni, 2015-2018. Source : Trading economics.

 La catastrophe n’a pas eu lieu

Il s’agit là d’un des premiers signaux de ce type de la part d’un représentant du patronat. Jusqu’à présent, les patrons défendaient au minimum un maintien dans le marché unique, voire un retour sur le résultat du référendum. La situation économique britannique n’est certainement pas pour rien dans ce revirement. Près de 21 mois après le référendum britannique sur la sortie de l’Union européenne, l’effondrement économique promis n’a pas eu lieu. Le taux de chômage n’a cessé de diminuer pour atteindre au début de l’année 2018 son niveau le plus bas en 42 ans (4,3 %), l’industrie britannique a connu huit mois de croissance (ce qui n’avait pas été le cas depuis 1994), les bas salaires atteindront une augmentation de 4,3 % en avril, le salaire minimum sera alors de 7,83 £ (8,8 €). L’indicateur qui se faisait le plus menaçant ces derniers mois est celui de l’inflation : elle est aujourd’hui proche de 3 %, mais devrait de nouveau baisser dans le courant de l’année[6].

La City n’est pas enthousiaste face au MIFID II

Un autre secteur de l’économie qui a commencé à évoluer en faveur des objectifs du gouvernement est le secteur financier. La City n’a certes jamais caché son attachement au passeport financier européen (expression désignant l’ensemble de la réglementation européenne permettant aux différents États membres d’échanger des services financiers), mais elle est beaucoup moins enthousiaste face aux nouvelles réglementations européennes, le fameux MIFID II. Si le plan du gouvernement, comme celui de la plupart des sociétés financières britanniques, consiste bien évidemment à essayer de maintenir un accès le plus large possible au marché européen après le Brexit[7], un échec de ce plan ne serait pas vu d’un mauvais œil, car il permettrait d’éviter de tomber sous la coupe de ce nouvel ensemble de régulations. Le MIFID II est entré en vigueur en janvier dernier et le texte s’étend sur 7 000 pages, ou comme aime à le rappeler Juliet Samuel[8], il est « long comme six Bibles »[9]. On connaît l’ADN libéral de ce milieu londonien et il n’est que très peu compatible avec un encadrement du marché aussi indigeste.

Un retour au Commonwealth assorti d’un partenariat commercial approfondi avec l’UE

Un commerce de biens sans entraves

Un abandon de cette réglementation et une émancipation de la tutelle bruxelloise restent encore largement probables, car bien qu’un partenariat commercial à la suite du Brexit coule de source, il est loin d’être garanti qu’il couvre les services financiers. Le discours du 2 mars de la cheffe de gouvernement britannique a définitivement clarifié un point qu’elle avait largement annoncé : la future relation euro-britannique sera encadrée par un accord de libre-échange. Ce qui apparaît très probable, pour ne pas dire acquis, est que cet accord garantira un commerce de marchandises exempt de barrières douanières et de quotas, étant donné que cet objectif est partagé par les deux parties à la négociation. Pour les Européens, ce point apparaît comme évident puisque la balance commerciale des biens est largement à l’avantage du continent. Pour les Britanniques, cela leur permettra de limiter le coût de leurs importations.

Figure 2 – Balance commerciale du Royaume-Uni, biens (bleu) et services (jaune), en milliards de livres sterling, 2013-2017. Source : ONS.

Les services comme enjeu principal de la négociation

En revanche, ce qu’il reste à négocier, ce sont les termes d’échanges relatifs au secteur des services. Ici, le rapport de force s’inverse, le Royaume-Uni étant excédentaire dans les échanges de services avec l’UE. La Commission européenne, dont l’objectif reste que l’économie britannique se porte moins bien après la sortie du marché unique pour prouver aux 27 qu’il fait froid hors de l’UE, compte bien limiter l’accord sur ce point précis. Ceci est d’autant plus facile que la plupart des accords commerciaux ne couvrent que très peu ce secteur. Pour ce qui est des services financiers, aucun accord commercial n’a jamais réussi à les prendre en compte. Theresa May souhaite que le traité issu de ces négociations soit le premier. Les 27 s’y refusent et risquent fort de camper sur cette position, car ils ont conscience de l’importance du secteur pour l’économie britannique. Certes, cette importance est réelle, mais elle est parfois surestimée. En effet, les business services, qui couvrent des domaines comme le conseil légal, le consulting ou le marketing, représentent une valeur totale supérieure à celle des services financiers[10]. Et les business services seront sans doute plus faciles à prendre en compte dans l’accord de libre-échange ; la finance ne constitue donc pas le seul atout britannique et les pertes provoquées par un accès restreint au marché financier européen ne seront dès lors pas irrémédiables.

Le retour au Commonwealth

Certes, la qualité de la relation UK-UE est un véritable objectif du Royaume-Uni. Mais ce qui est au moins aussi important que cela, c’est le repositionnement du pays sur une nouvelle base, un espace politico-commercial vaste et connecté, d’une part, et où les Britanniques sont vraiment les maîtres, d’autre part. Bien sûr, c’est sur leur ancien empire qu’ils entendent se repositionner : le Commonwealth.

Plusieurs événements sont organisés cette année dans le but de préparer un renforcement des liens commerciaux entre Londres et les autres membres de cette organisation intergouvernementale. Le Department of International Trade sera l’hôte du sommet du Commonwealth en avril 2018 et l’engagement britannique pour un commerce libre et global est à la tête de l’agenda de la rencontre. Theresa May l’a rappelé le 13 mars 2017 (jour du Commonwealth) : « Alors que nous visons la création d’une Grande Bretagne réellement globale, les profonds partenariats que nous partageons dans un Commonwealth du XXIe siècle peuvent nous aider à renforcer la prospérité et la sécurité de nos citoyens, ainsi que de celles de nos nombreux amis et alliés à travers le monde. »[11]

Plus ciblé – et peut-être plus concret encore –, la région nord-ouest de l’Angleterre organise elle aussi une rencontre entre 300 représentants d’entreprises et des experts des relations avec le Commonwealth. L’événement marque le lancement de la première Merseyside & Cheshire Commonwealth Association dont l’objectif est de créer un large réseau de particuliers et d’organisations engagées dans la promotion des liens commerciaux et culturels entre le nord-ouest de l’Angleterre et les 52 États membres de l’organisation intergouvernementale[12].

Figure 3 – Part de la zone euro et du Commonwealth dans l’économie mondiale, 1970-2016. Source : Asia Briefing.

L’atout de la langue et du système légal

Dans ce type de relations, le Royaume-Uni dispose d’avantages sur le plan international qui lui sont propres. Sa langue et son système légal en sont les principaux. Le rayonnement de ses universités, sa capacité d’innovation et de recherche scientifique et technologique sont des éléments de soft power qui peuvent également être mis au service du commerce international. Open Europe, dans un rapport sur les priorités commerciales au-delà de l’UE, considère que les pays les plus intéressants pour le Royaume-Uni sont le Canada, l’Inde et Israël. Les deux premiers font toujours partie du Commonwealth, le Canada partage la même langue officielle et les deux autres la pratiquent largement. Tous trois disposent par ailleurs du même système légal[13]. Ces facteurs se sont toujours montrés décisifs dans les échanges commerciaux internationaux qui reposent avant tout sur la compréhension entre clients et fournisseurs et sur la capacité à appliquer le contrat qui les lie.

Un potentiel commercial inexploité

Dans cette même étude, Open Europe évalue les potentialités inexploitées sur certains marchés émergents ou développés. Parmi ceux qui offrent les meilleures opportunités, on trouve trois pays du Commonwealth : le Canada, l’Inde et le Nigeria.

Le Canada apparaît aujourd’hui (et selon cette étude) comme offrant les plus importantes opportunités pour le Royaume-Uni, avec une possibilité d’augmenter les échanges commerciaux à hauteur de 7 milliards de livres. Pour exploiter au maximum ce potentiel après le Brexit, le think tank recommande de prendre pour base l’accord récemment négocié avec l’Union européenne, le CETA. Justin Trudeau s’est d’ailleurs montré plutôt favorable à cela lors de la visite de Theresa May à Ottawa en septembre dernier[14]. Ensuite, il conviendrait de l’adapter aux particularités britanniques, en étendant les dispositions de l’accord aux services, et particulièrement aux services financiers. En échange, le Royaume-Uni peut offrir aux citoyens canadiens un accès plus fluide à la Grande Bretagne pour venir y vivre ou travailler. Pour l’instant, ces derniers ne disposent d’aucun avantage particulier.

D’ici 2030, et toujours selon Open Europe, c’est l’Inde qui présenterait les meilleures opportunités du fait de la croissance plus importante que celle des pays développés que le pays et sa région connaîtront dans les années à venir. Cette relation sera beaucoup plus compliquée à approfondir pour le Royaume-Uni, l’Inde étant l’un des pays les plus protectionnistes du monde[15]. Sans compter que les Anglais n’ont pas laissé de bons souvenirs là-bas[16]

Le Nigeria offre également d’intéressantes opportunités commerciales, de près de 3 milliards de livres selon Open Europe. Là aussi, d’importantes difficultés persistent dues à l’instabilité du pays. Un accord de libre-échange semble donc difficilement envisageable à moyen terme, mais le soutien britannique aux efforts de développement du pays pourrait porter ses fruits – il pourrait également être précisé pour cibler des infrastructures clés.

Faire du Royaume-Uni un hub du commerce international

La demande mondiale grandissante dans le secteur des services

Au-delà du Commonwealth, les marchés émergents présentent de réelles opportunités dans le secteur des services. Comme l’explique Simon Evenett[17], la demande de services croît plus rapidement que les salaires : « Donc, la croissance continue sur les marchés émergents devrait constituer des opportunités commerciales considérables pour les fournisseurs de services britanniques. Ceci est particulièrement vrai pour les services haut de gamme.[18] » Or, plusieurs de ces marchés émergents disposent du système légal britannique, le Royaume-Uni pouvant donc facilement établir ou développer une relation privilégiée avec eux. L’indépendance retrouvée dans sa politique commerciale, et le fait de ne pas avoir à prendre en compte les intérêts de 27 autres membres dans une négociation, ou même dans l’établissement des objectifs dans la prospective de marché, lui permettront d’avancer plus rapidement et d’être plus souple/agile. D’autre part, il est souvent évoqué la difficulté et le temps nécessaire pour conclure des accords commerciaux. Cela dit, il est toujours possible d’exporter un certain nombre de services sans accords commerciaux, du fait justement que le Royaume-Uni partage le même système légal et le même langage qu’un certain nombre de pays.

Reprendre les rênes du TISA

Une initiative liée à la libéralisation mondiale du secteur des services a été lancée en 2013 dans le cadre de l’OMC, nommée TiSA et portée par l’UE et les États-Unis d’Obama. Les négociations sont aujourd’hui au point mort, stoppées entre autres par l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. Si l’anticipation d’un blocage sur le plan des négociations commerciales au sein de l’UE, dû à une confrontation entre la Commission et le Parlement européen après les élections de 2019, émise dans le numéro précédent du GEAB, se réalise, cela laissera le champ libre au Royaume-Uni pour devenir le moteur de ce type de négociations. Cela ne suffira probablement pas à débloquer complètement la situation, mais ce sera un message de plus envoyé aux pays en développement et aux marchés émergents que le Royaume-Uni est prêt à ouvrir son marché et à exporter des services dans différents secteurs.

Capter la croissance mondiale à venir

Se tourner vers ce type d’économie après le Brexit représente une stratégie d’avenir. En effet, les experts du FMI (parmi d’autres) l’ont reconnu : 90 % de la croissance globale dans les vingt années à venir proviendra de pays non européens[19]. Depuis la crise de 2008, les pays émergents et en développement ont un PIB cumulé plus important que celui des pays développés. En conséquence, le Royaume-Uni échange aujourd’hui moins avec l’Union européenne et les plus gros blocs commerciaux qu’avec le reste du monde[20]. L’économie mondiale connaît et connaîtra des changements majeurs dans les années futures, et avec une politique commerciale indépendante, le Royaume-Uni sera plus à même de s’adapter et de se positionner de manière stratégique.

Figure 4 – Croissance par habitant, par région « en développement », 1996-2019. Source : ONU.

Devenir un hub du commerce international

La stratégie sous-jacente du gouvernement britannique pourrait chercher à établir le lien entre les deux mondes. Étant donné qu’il disposera d’un accord de libre-échange avec l’Union européenne, s’il en conclut d’autres avec des pays qui n’ont pas d’accords avec le continent, le Royaume-Uni se retrouverait dès lors dans une intéressante position de hub du commerce international. Idem du côté des États-Unis : Donald Trump et Theresa May ont affirmé leur volonté de mettre la « relation spéciale » qui lie les deux pays au service du commerce. Bien que le rapport de force soit plutôt à l’avantage étasunien, le Royaume-Uni pourrait là encore jouer sur une position privilégiée. Les États-Unis disposent de 14 accords de libre-échange avec 20 pays et aucun sur le continent européen (tous concernent des pays situés au Moyen-Orient, en Asie-Pacifique ou sur le continent américain). Ainsi, le gouvernement de Theresa May vise certainement la position d’intermédiaire entre des pays qui ne sont pas directement liés par des accords, mais qui pourraient être intéressés par un accès facilité à leurs marchés respectifs. Comme l’a remarqué Gerard Lopez, président de la filiale espagnole de Plexus IT : « Son économie, sa localisation géographique et une monnaie qui est reconnue pourraient faire du Royaume-Uni un hub qui bénéficie des avantages d’une certaine indépendance, avec tous les avantages d’être un partenaire commercial reconnu par l’UE et les USA. Il y a là un rôle à jouer en tant que quasi-indépendant[21]. »

Un tel rôle permettrait sans aucun doute d’atténuer les pertes provoquées par la fin de l’accès total au marché unique.

Dans ces conditions, on constate que le Royaume-Uni dispose de toutes les cartes pour faire du Brexit une réussite. À présent que le gouvernement et le parti conservateur sont davantage unis derrière leur leader et qu’ils entrent dans une phase de négociation plus confortable que la précédente, ils vont pouvoir se concentrer sur l’obtention du meilleur accord possible auprès des Européens. Ils vont également pouvoir commencer à développer de nouveau leurs partenariats avec leurs « old friends and new allies » dans le but de devenir un intermédiaire entre les deux mondes. Certes, les difficultés, et même les défis, sont réels, mais se mettre soi-même au pied du mur est parfois le meilleur moyen d’opérer le plus efficacement et rapidement possible de nécessaires réformes structurelles pour se mettre dans le sens de marche d’un monde nouveau, moins occidentalo-centré et qui anticipe l’émergence des nouveaux marchés.

De l’autre côté de la Manche, les risques sont réels pour les Européens qui ne doivent surtout pas tomber dans le piège du blocage de la négociation et de la punition des Britanniques pour avoir « osé » sortir de l’Union. D’une part, ils ont eux aussi beaucoup à perdre dans une relation commerciale de mauvaise qualité avec leur partenaire d’outre-Manche ; et d’autre part, renvoyer une image trop dure dans le cadre des négociations pourrait se retourner contre la Commission. Déjà fortement impopulaire auprès des citoyens européens, une négociation en forme d’expédition punitive a déjà contribué à jeter dans les bras de Theresa May un establishment britannique qui ne lui était pourtant pas acquis, elle a aussi toutes les chances de déplaire fortement aux citoyens du continent, de plus en plus allergiques à cette Commission autoritaire et illégitime. 2019 pourrait ainsi se transformer en point de bascule pour l’Union européenne et le Royaume-Uni si la première s’avérait incapable de modernisation/transformation, tandis que le second arriverait à prouver que, hors de la tutelle de Bruxelles, on peut reconstituer un empire commercial moderne et ultra-connecté en deux ans…

Et si le Brexit était un succès ? S’il prouvait que l’UE n’était plus un cadre adapté aux enjeux, aux opportunités et aux ambitions d’un pays au XXIe siècle ? Plutôt que de punir le Royaume-Uni, ne serait-il pas temps de regarder objectivement le travail de repositionnement réalisé par ce pays, et de mettre en place la stratégie qui permettra au continent de bénéficier de cette dynamique : en s’y connectant et en en tirant des leçons pour rénover son modèle[22] ?

Si la Commission n’y parvient pas, les États membres suivront tous peu à peu l’exemple du Royaume-Uni, sans éclats et sans référendum, simplement de facto. L’effet domino a déjà commencé. Et, de facto, le Royaume-Uni avance alors qu’il est toujours dans l’UE. Ce qu’accomplit actuellement ce pays, tous les États membres de l’UE peuvent en fait l’accomplir… Et c’est ce qu’ils font, comme le montre d’ailleurs le reste de ce numéro du GEAB.

Lire tout le GEAB 123

___________________________

[1]  Source : BBC, 02/03/2018

[2]  Source : The Guardian, 04/03/2018

[3]  Très habilement, Theresa May a défini cinq critères consensuels qu’un bon accord devra combiner : 1) respect du résultat du référendum ; 2) durabilité ; 3) protection des emplois et de la sécurité ; 4) cohérence avec les principes d’une Angleterre moderne, tournée vers l’extérieur, tolérante, et la démocratie européenne ; et 5) renforcement des nations et peuples du Royaume-Uni.

[4]  Source : Politico, 05/03/2018

[5]  Source : Le Monde, 09/03/2018

[6]  Source : Courrier International, 19/01/2018

[7]  Source : Politico, 07/03/2018

[8]  Éditorialiste au Telegraph

[9]  Source : Telegraph, 07/01/2018

[10]  « UK faces struggle to redesign trade relationships, in charts ». Source : Financial Times, 03/02/2017

[11]  Source : Independent, 13/03/2017

[12]  Source : LBN Daily, 07/03/2018

[13]  Source : Open Europe, 25/04/2017

[14]  Source : Independent, 18/09/2017

[15]  Source : Doing Business, 2018

[16]  La colonisation britannique de l’Inde a été d’une violence inouïe, de nombreuses sources en témoignent. Par exemple : Colonial Justice in British India: White Violence and the Rule of Law, Cambridge Studies in Indian History and Society. Source : Amazon

[17]  Professeur de commerce international et de développement économique à l’université Saint Gallen en Suisse

[18]  Source : Financial Times, 03/01/2018

[19]  Source : Financial Times, 11/11/2017

[20]  Source : London School of Economics,10/02/2017

[21] Telegraph, 13/07/2017

[22]  C’est déjà ce que nous disions en septembre 2016, cf GEAB n° 107

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