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Le bulletin mensuel du Laboratoire européen d'Anticipation Politique (LEAP) - 18 Nov 2018

Géopolitique des religions : 2020, le clash des monstres de Frankenstein

Les millions de dollars déversés en Amérique du Sud par les Églises évangéliques viennent de faire tomber dans leur sébile la huitième puissance économique mondiale (Brésil), sachant que la première (États-Unis) leur est déjà bien acquise. En Afrique, ce sont les Pentecôtistes qui répandent leur haine de l’autre et tentent de placer leurs aficionados aux gouvernements. La sixième puissance mondiale (Inde) et son immense diaspora exsudent de leur côté un radicalisme hindou au nom duquel Chrétiens et Musulmans sont immolés à la petite semaine. Dans l’ASEAN, les Bouddhistes dits « safran » commettent des atrocités sur les Rohingyas de l’est du pays, mais ils sévissent également en Thaïlande et au Sri Lanka. Quant à la douzième puissance (Russie), son « patriarcat de Moscou et de toute la Russie » a répandu dans toute son ancienne zone d’influence, monastères et églises flambant neuves. Plus documentés sont les dégâts réalisés par les millions de pétrodollars saoudiens via Al-Qaïda, Daesh, Boko Haram, etc., ou encore le Hezbollah lié à l’Iran. Les intégristes juifs colonisent les territoires occupés palestiniens.

Partout la même technique et les mêmes objectifs : financer un radicalisme religieux à des fins géopolitiques d’expansionnisme territorial. Mais ces mouvements, en partie nés dans les officines des renseignements généraux, ont développé une vie qui leur est propre, nourrie des inquiétudes économiques et civilisationnelles des populations. Désormais, ces mouvements s’associent aux mouvements politiques dits nationalistes, et se rapprochent graduellement du pouvoir, laissant leurs créateurs impuissants à les contrôler. Cette combinaison de fanatisme, de nationalisme, d’impérialisme et de rêve de pureté ethnique, est pourtant familière… Mais le risque de voir prochainement l’humanité sombrer dans un nouvel épisode de folie sanguinaire organisée (guerres et/ou systèmes totalitaires) apparaît suffisamment élevé à notre équipe pour que nous nous décidions à lancer une alerte.

Certes, les bourses risquent de s’effondrer d’ici 2020, mais ce ne sera pas ce que l’Histoire retiendra de la période qui s’approche, si malheureusement nous voyons juste…

Crise systémique globale et Renaissance 4.0

Nous le répétons souvent : la période de l’histoire de l’humanité que nous traversons actuellement est de même nature – mais de plus grande ampleur – que la Renaissance. Comme au XIVe siècle, nouvelles technologies et ouverture au monde provoquent une transformation profonde et radicale de l’humain et de ses sociétés.

La Renaissance est restée – à juste titre – dans l’Histoire comme une période incroyablement positive en matière artistique, philosophique (humanisme), économique (grâce notamment à l’invention de la finance moderne). Pourtant, la Renaissance est née dans la douleur (peste, guerres et servage de l’époque médiévale, hérésies religieuses et réponse de l’Inquisition…) et a engendré d’autres souffrances (guerres de religion du XVIe siècle, d’ailleurs issues des hérésies et du servage du Moyen-Âge[1]).

Cette nouvelle forme de Renaissance que nous propose le XXIe siècle a pour caractéristique de s’inscrire dans un temps beaucoup plus court que celui des XIV, XV et XVIe siècles. C’est ainsi que des guerres de religions se profilent déjà à l’horizon, au moment précis – et sans doute parce que – l’humanité bascule dans la nouvelle ère.

Résistance au changement

Pour qui sait observer, la planète bascule en ce moment même. Mais elle bascule dans ce vers quoi elle tend collectivement depuis des décennies, voire des siècles. Tout est prêt aujourd’hui pour une société ouverte, éclairée et connectée (Internet), propre (fin du pétrole, renouvelables), sans labeur (automatisation, informatisation, IA…)[2], sans argent (virtualisation et mise en commun), sans maladies (renforcement génétique), etc. Les utopies (nées justement à la Renaissance) dont rêve l’humanité sont aujourd’hui techniquement possibles : les plans et les premières pierres des mégacités idéales de l’avenir (NEOM au Moyen-Orient[3] ou Amaravati en Inde[4], et tant d’autres[5]) sont posés, ainsi que leur financement. Les fondamentaux d’un monde meilleur – bien que nouveau – se mettent en place, suite logique aux inventions de l’homme dans cette direction et de la révolution Internet (car c’est bien Internet qui a changé toute la donne). Mais, depuis 13 ans maintenant, tout en révélant les forces irrésistibles de transformation, GEAB ne cesse d’observer, de décrire et d’anticiper les mécanismes de résistance au changement. Et ce n’est pas par hasard si le point de bascule vers le monde de demain que nous atteignons actuellement[6] correspond strictement à un point de bascule des forces de résistance au changement, se combinant actuellement en un probable choc civilisationnel à courte échéance (2020) : nationalisme, finance et religions.

Le Brésil vient de nous montrer comment ces trois composantes s’allient en agents de blocage – temporaire – de la transition, anéantissant tous les objectifs modernes de protection de l’Amazonie et des minorités, de collaboration multilatérale (BRICS) et de distribution des richesses. Mais le Brésil n’est pas un cas isolé. La peur collective de demain est palpable[7]. Dans la presse financière, cette peur est celle de la fin, désormais en cours, de l’ère du pétrodollar[8]. Aussi, d’un côté avons-nous cette conscience désormais aiguisée de l’impératif de survie de l’humanité exigeant une transition économico-énergétique, et de l’autre un résidu de système médiatico-financier qui panique et fait paniquer la planète à la vue des conséquences pour lui de cette transition. La peur est mauvaise conseillère…

Quand les religions se mêlent de politique

Avertissement : Loin de nous l’idée de stigmatiser le phénomène religieux dans son ensemble. Les religions sont sans aucun doute des vecteurs d’humanité, de paix et de civilisation… Les formes auxquelles nous nous intéressons dans cet article relèvent de la branche politique ou même géopolitique des religions, branches dans lesquelles les notions de bien et de divinité sont loin d’être centrales.

Figure 1 – Les dix plus importantes diasporas évangéliques dans le monde. Source : CartoMission, 2016

 

États-Unis et évangélisme

Les Églises évangélistes américaines, certes spontanément nées d’une société caractérisée par son absence de repères historiques et culturels, ont vite été identifiées par l’État étasunien comme de possibles « armées de l’ombre » permettant de « coloniser » culturellement le reste de la planète et d’étendre son Lebensraum[9], en dehors des radars du système de contrôle international (ONU et consorts), via le déploiement de réseaux – ou « diasporas » – religieux.

Afrique, Amérique du Sud sont aujourd’hui envahies par ces mouvements et leurs idées. Ils sont bien entendu à la manœuvre dans l’élection de Bolsonaro dont ils applaudissent les discours racistes, sexistes et homophobes qu’ils lui ont soufflés[10].

Mais ils sont aussi apparus au Costa Rica où ils représentent désormais un petit 20 % de la population. Et dans ce miracle social, écologique et économique qu’est le Costa Rica[11], un évangéliste chrétien de 44 ans, Fabricio Alvarado, a réussi à gagner le premier tour de l’élection présidentielle (plus de 24 %) de février dernier sur un programme de traditionalisme familial, de souveraineté nationale, de christianisme social et de libéralisme économique. Certes, il s’est fait battre largement au second tour, mais son parti influence désormais l’agenda politique national et divise considérablement une nation costaricaine, connue il y a encore peu de temps pour sa très grande cohésion, par exemple autour de la question du déficit budgétaire du pays[12].

Ce chiffre de 20 % d’Évangélistes costaricains est représentatif de l’ensemble du sous-continent, alors qu’ils étaient 3 % il y a 30 ans. Partout, ils s’allient aux forces politiques conservatrices, dont Fabricio Alvarado n’est qu’un des innombrables représentants[13].

Un processus assez similaire a lieu en Afrique où le pentecôtisme a pris pied, multipliant les églises, diffusant une lecture fondamentaliste (notamment homophobe) des textes et mettant la main sur la vie politique des pays. Le Ghana, l’Ouganda, la Tanzanie, le Nigeria, la Zambie, le Zimbabwe sont particulièrement touchés[14].

À la chute du Rideau de Fer, les Évangélistes américains ont débarqué partout en Russie et en Europe de l’Est avec force argent destiné à acheter des âmes à coups d’aides sociales. Le contexte était idéal : population en perte de repères religieux après 70 années d’athéisme contraint et carence temporaire d’État résultant de l’effondrement du système soviétique.

Évangélistes, Open Society[15]… Les États-Unis ont donc fondu sur ces pays fragilisés, prétendant y greffer une société civile et religieuse à son image (et à son service). L’Europe a laissé faire. La Russie moins : c’est à cette société civile que Poutine s’attaque depuis plusieurs années, en interdisant les ONG de recevoir des fonds étrangers[16] – une mesure par ailleurs bien partagée dans le monde[17].

Russie et orthodoxie

Action-réaction ! Face à cette invasion, la Russie de Poutine, bien qu’ancrée au départ dans un principe d’athéisme, n’a pas tardé à se rapprocher du patriarcat de Moscou pour contre-attaquer dans son ancienne zone d’influence soviétique. En juin 2016, nous avons évoqué dans ces pages cette guerre de conquête silencieuse que se mènent Évangélistes nord-américains et Orthodoxes russes en Europe de l’Est[18].

Figure 2 – Le rattachement aux patriarcats de Moscou et de Constantinople (reproduction partielle). Source : Pewforum.org, 2017

 

En Ukraine récemment, le patriarcat moscovite vient pourtant d’enregistrer une défaite visible dans le cadre de l’acte d’indépendance de l’église ukrainienne après 300 ans d’unité religieuse ukraino-russe dans le giron de l’Église orthodoxe russe. « Une victoire du bien sur le mal, de la lumière sur l’obscurité », d’après Poroshenko[19]

Mais l’histoire n’est pas terminée, le patriarcat de Moscou trouve dans cette affaire une belle occasion de se faire entendre, de renforcer son alliance politique avec Poutine[20] et d’inaugurer un processus schismatique au sein de l’Église chrétienne d’Orient[21] : l’Église orthodoxe russe a déjà rompu ses liens avec le patriarcat de Constantinople[22].

C’est en effet le patriarche Bartholomew, chef de l’Église orthodoxe d’Istanbul, qui a donné son indépendance à l’Église orthodoxe ukrainienne[23]. À quel prix de sang la maison mère de l’Église d’Orient va-t-elle passer d’Istanbul à Moscou ?

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