Votre intelligence du futur
Très logiquement, la gouvernance internationale inventée par l’Occident après deux guerres mondiales pour créer des conditions de paix, fut fondée sur la défense des acteurs faibles (Palestiniens, Arméniens, Saharaouis, …) contre les acteurs forts (Israël, Azerbaïdjan, Maroc, …). Moralement indiscutable, il va de soi qu’un système de paix est conçu pour réduire les velléités d’expansion de ceux qui auraient les moyens de leurs ambitions. Mais tout système atteint un jour ses propres limites.
En niant les victoires des forts sans être capable de donner aux faibles ce qu’ils voulaient, ce principe a eu le défaut de perpétuer des situations de conflit qui ont bouché les perspectives d’avenir de régions entières. Or ces régions sont désormais décidées à voir l’Histoire reprendre son cours.
L’émergence de nouveaux acteurs géopolitiques de par le monde crée les conditions de nouvelles pistes de résolution. Malheureusement, ces dernières vont probablement passer par une étape consistant à entériner les demandes des forts (logiques de guerre) avant de sécuriser la situation des faibles (mise en place d’un nouveau cadre de gouvernance globale).
Nous en sommes là, comme l’actualité le prouve. Ce mois-ci premier petit tour d’horizon.
Israël-Palestine : la « der des ders » ? (the «war to end all wars»)
Nos lecteurs connaissent tout l’optimisme avec lequel nous observons les transformations majeures dont fait l’objet le Moyen-Orient depuis près de six ans[1]. Compte tenu des derniers événements qui frappent la région[2], la question est donc : avons-nous eu tort ?
Les plus attentifs de nos lecteurs ont certainement lu dans le GEAB que les grandes avancées pacificatrices de ces dernières années n’ont été rendu possibles qu’en contournant la question palestinienne, mais que cette question reviendrait inévitablement sur la table à la fin du processus.
De ce fait, si nous en sommes considérablement attristés, nous ne sommes pas surpris outre mesure de l’escalade de violence entre Israël et le Hamas. Quelles lignes sont en train de bouger permettant d’envisager une résolution rapide et espérons-le définitive de ce conflit multi-décennal ?
. On ne parle plus de conflit israélo-palestinien mais de « guerre Israël-Hamas » ;
. Du point de vue occidental, Israël est passé du statut de colonisateur à celui de victime ;
. Mais, au sein de l’opinion publique israélienne, les accusations vont bon train concernant les spoliations territoriales emmenées par le gouvernement d’extrême-droite[3] et expliquant en partie la remontée de violence[4] ;
. Côté arabo-musulman, il y a bien sûr un réflexe de soutien aux Palestiniens mais l’extrême violence des actes perpétrés pose tout de même question à la majorité centriste des opinions[5].
Rappelons également le contexte diplomatique dans lequel intervient cette guerre :
. En 2021, les accords d’Abraham ont de fait acté la reconnaissance de l’État d’Israël par plusieurs pays musulmans (EAU, Bahreïn – à majorité chiite, Soudan et Maroc)[6] ;
. En Iran, le régime des Mollahs fait face à une crise existentielle depuis plusieurs mois, l’obligeant à évoluer[7] ;
. Un accord entre l’Iran et l’Arabie Saoudite a été signé en mars dernier sous égide chinoise[8] (ainsi que leur participation commune au groupe BRICS étendu depuis le mois d’août[9]) ;
. L’Europe, la Russie et les Etats-Unis sont occupés en Ukraine ;
. La Turquie est prise par la crise du Haut-Karabagh[10].
Par conséquent, les grands acteurs régionaux (Israël, Arabie Saoudite, Iran) ont les mains relativement libres pour traiter eux-mêmes directement la situation. Quels sont leurs objectifs communs ?
. Construire la paix : il n’y a aucun doute que c’est la stratégie poursuivie par Israël, les EAU, l’Arabie Saoudite, etc… (emmenée notamment par la diplomatie arabe de Netanyahou[11], par la Vision 2030 de Mohammed Ben Salman[12], autorisée par Trump à partir de 2017[13] et ayant abouti à ces beaux succès mentionnés plus haut : accords d’Abraham, autorisation donnée à l’Iran et à l’Arabie Saoudite de se rapprocher…) ;
. Se débarrasser des milices issues de la période précédente (Hamas, Hezbollah) qui bloquent tout espoir de paix et desservent désormais plutôt qu’elles ne servent les intérêts de leurs créateurs.
Quelles pourraient être leurs divergences ?
. Israël a-t-elle été dupée, et le récent rapprochement saoudo-iranien aboutira-t-il à son expulsion de la région ? … et à celle des minorités chrétiennes du Liban par la même occasion ?… Et à quand la paix dans la région de ce fait ?…
. Ou bien toute la diplomatie menée depuis 2017 a-t-elle bel et bien intégré Israël à la région, acté du caractère multiconfessionnel du Moyen-Orient et créé le cadre de coopération entre les trois puissances régionales (Israël, Arabie Saoudite, Iran) pour poser une vraie paix régionale au XXIème siècle (comme les Européens l’ont fait à l’issue de la 2ème guerre mondiale) ?
Vous l’aurez deviné, nous n’hésitons pas à parier sur la deuxième option ; néanmoins les minorités religieuses de la région vont devoir être rassurées sur le premier point. Dès lors, les axes de résolution rapide et définitive du conflit israélo-palestinien qui apparaissent du fait de l’attaque du Hamas sont les suivants :
. L’Arabie Saoudite et l’Iran jouent au « bon » et au « méchant » flics » pour défendre la cause palestinienne (plus que le Hamas)[14], exigent d’Israël une négociation et se substituent au Hamas discrédité dans cette négociation.
Demande : la création d’un état palestinien. Les opinions publiques israéliennes de droite ne veulent pas d’un grand Israël qui ferait d’Israël un pays à majorité musulmane ; celles de gauche et du centre estiment que les vexations à l’encontre des Palestiniens doivent cesser si l’on veut construire la paix. Les opinions publiques arabes soutiennent les Palestiniens mais pas le Hamas/Hezbollah[15]. Les conditions sont réunies pour qu’un accord soit trouvé.

Figure 1 : L’armée israélienne a ordonné l’évacuation sous 24 heures vers le sud de plus d’un million d’habitants du nord de la bande de Gaza. Carte Aljazeera, 13/10/2023
. Le Hamas est marginalisé, les Gazaouis déplacés[16] et sans espoir de retour puisque leur ville est détruite, la bande de Gaza est donc vidée de sa population qui émigre vers l’Arabie Saoudite et l’Égypte pour aller construire les projets pharaoniques de la région[17] – ou bien vers le nouvel État palestinien.
. Le Hezbollah libanais, probablement empêché de réagir avec fermeté du fait de sa faible légitimité politique d’une part[18] et de l’affaiblissement du soutien de l’Iran à son endroit[19], perd également ce qui lui restait de crédibilité comme défenseur de la cause palestinienne.
. L’Iran trouve dans cette crise une occasion de transformation et de reconnexion aux nouvelles réalités régionales.
. Le gouvernement ultra-droite de Netanyahou est dissout à l’issue de la guerre, et la démocratie reprend son cours en Israël et dans toute la région[20]… Quid de Netanyahou lui-même, co-stratège de fait du plan de paix ?…
Toute la question est donc de savoir si Israël, l’Arabie Saoudite et l’Iran sont bel et bien au diapason sur leurs objectifs. Si c’est le cas, ce sont eux directement qui reprennent la main sur la résolution du conflit israélo-musulman en lieu et place des milices Hamas/Hezbollah et/ou des puissances extérieures à la région. Or, c’est exactement de cela dont le Moyen-Orient a besoin pour poser son projet de centre du monothéisme mondial et inventeur de la paix inter-religieuse dont le XXIème siècle a autant besoin que le XXème siècle a eu besoin de paix inter-nationale à l’issue des deux guerres mondiales. Bien entendu, nous pouvons avoir tort d’une part ; ou bien avoir raison, mais que la stratégie échoue du fait de l’immixtion d’acteurs infra- ou extra-régionaux servant d’autres intérêts que celui de la paix.
Une chose est certaine, si la guerre Israël-Hamas actuelle est peut-être une vraie « der des ders », posant sur les fonts baptismaux une nouvelle intégration régionale – celle du Moyen-Orient, l’Europe en revanche, une fois de plus, court de graves dangers : les populations arabes et judéo-chrétiennes, déconnectées des réalités de terrain, sont plus radicales et risquent de s’affronter, attisant divers extrémismes (extrême-droite, islamisme,…) qui ont à portée de main les armes que nous avons envoyées à l’Ukraine et qui sont revenues via les réseaux mafieux sur le continent[21]. Nous avons anticipé dès le début de la guerre en Ukraine un risque de retour du terrorisme en Europe. Il ne manquait qu’une étincelle. La voici.
Après le Moyen-Orient, la route de l’émancipation africaine
Le retrait des troupes françaises du Mali en septembre 2022 devait marquer le “couronnement” des défaites de la France en Afrique[22]. Depuis lors la France a été contrainte de retirer ses troupes du Burkina-Faso (février 2023)[23], et dernièrement du Niger (annonce d’Emmanuel Macron du 24 septembre). D’autres contingents européens, en appui aux militaires français, sont également sur le point de se retirer (notamment les forces allemandes au Mali et éventuel retrait du Niger[24]). Nous pouvons également anticiper que bientôt la France se retirera des autres pays africains dans lesquels sont encore stationnées des bases militaires, Gabon, Sénégal, Côte d’Ivoire (3 pays dans lesquels elle a déjà réduit ses effectifs)[25] et Tchad[26].

Figure 2 : Forces d’intervention européennes dans le monde. Source : Service Diplomatique de l’UE
Si cela marque une « défaite » pour la France, cela l’est aussi pour l’Union européenne et toute sa politique de missions inscrite dans le cadre de la Politique européenne de Sécurité et de Défense Commune (PSDC)[27], reliquat du modèle d’organisations internationales mises sur pied à l’issue de la première et de la deuxième guerre mondiale par les puissances occidentales (USA/Europe).
Des puissances qui ont d’ailleurs principalement opté pour des opérations « militaires » par l’envoi de troupes (y compris les casques bleus) intervenant directement dans les conflits, et dont l’essence-même est anachronique avec les missions « de paix et de démocratisation » qu’elles entendent défendre. Le retrait du Niger sonne un peu comme le retrait des troupes américaines d’Afghanistan[28], la fin d’un monde. « J’ai vu finir le monde ancien » dira un gradé à l’annonce de la décision du Président français[29] ; la fin du « monde d’avant » disons-nous, espérant que ces signes sont ceux des derniers soubresauts d’un monde qui se libère de ces puissances pour embrasser la réalité du monde multipolaire.
Un point positif pour l’Europe cependant, si l’UE perd ainsi sa vocation d’intervention (d’aucuns diraient d’ingérence) militaire, l’OTAN pourrait en profiter pour endosser un nouveau rôle qui répondrait à ses ambitions multipolaires, extension vers les continents asiatique, pacifique et… africain[30]…
Les fournisseurs et trafiquants d’armes vers les pays africains, alimentant également les forces putschistes, ne manquent pas. Si les Africains ont besoin de ces armes, les grandes puissances occidentales ne sont plus les seuls et uniques fournisseurs. Certes, Etats-Unis et France maintiennent leur statut de principaux fournisseurs, challengés néanmoins par la Russie[31] (qui dépasse les Etats-Unis en terme d’exportation d’armes vers l’Afrique, même si depuis 2022 le marché est à la baisse, la Russie ayant un besoin propre de sa production pour sa guerre en Ukraine), la Chine, mais aussi la Turquie (avec ses armées de drones) et Israël[32], sans compter tous les théâtres abandonnés des guerres occidentales comme l’Afghanistan, les Balkans, la Syrie, l’Irak, la Libye, etc, et comme nous l’avions déjà évoqué l’Ukraine[33], qui alimentent tous les trafics possibles en Afrique.

Figure 3 : Localisation de l’attaque du convoi de casques bleus éthiopiens à la frontière Éthiopie/Somalie. Source : VOA News
Si les Africains ont « besoin » de ces armes ils n’ont pas besoin des soldats et de forces d’intervention étrangères sur leur sol, quelles que soient leurs missions et leurs origines. Les attaques de convois de casques bleus y compris ceux engagés par l’Union Africaine, se multiplient : République démocratique du Congo, République centrafricaine, Soudan… Dernièrement les milices d’Al-Shabab en Somalie ont attaqué un convoi de casques bleus éthiopiens, leurs voisins certes, mais néanmoins ennemis[34].
La première étape qui consiste donc à se débarrasser des forces militaires d’ingérence extérieures, ne garantit certes rien contre les milices paramilitaires (et/ou terroristes) qui déferlent sur le continent depuis qu’elles ont été plus ou moins expulsées du Moyen-Orient (État Islamique et Al-Qaida). Elles viennent renforcer, malgré des divergences et rivalités certaines, les rangs des anti-occidentaux de Boko-Haram, alimentées par les opérations du fameux groupe Wagner, électron libre russe, rentré au bercail après le décès, dans un accident d’avion en août dernier, de son chef Yevgeny Prigozhin. Aujourd’hui ils rentrent avec armes et bagages en Russie, abandonnant leurs coopérations sulfureuses[35].
La prise de conscience que l’avenir du continent africain appartient à l’Afrique est ancré depuis la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. L’Union africaine prend de plus en plus sa place dans le monde multipolaire, de par la participation de l’Afrique du Sud aux BRICS, elle est appelée à siéger maintenant au sein de différentes instances internationales (G20, FMI, Ligue arabe, BRICS …), et assume aujourd’hui le rôle de pacificateur sur son continent (casque de bleu de l’UA), sachant qu’elle doit aussi gérer les 80 % de migrants africains qui se déplacent et restent sur le continent (et non Europe)[36].
Europe, Russie, Etats-Unis occupés en Ukraine, Moyen-Orient penché sur son défi de réussir son projet de paix, l’Afrique peut désormais travailler sur la pacification de son continent.
Ukraine 2024-2025 : une paix multipolaire se dessine sans les Occidentaux
La guerre russo-ukrainienne a pu laisser penser que l’Histoire se répète inlassablement avec ses airs de Guerre Froide : Occident contre Russie (même si c’est une guerre chaude). Pourtant notre équipe anticipe une issue du conflit bien différente de celle de la Guerre Froide, ou même de la sortie de crise ukrainienne de 2014 : en effet, nous anticipons que ni l’UE, ni les Etats-Unis ne seront les principaux acteurs de la paix.
Les stratégies de long terme apparaissent à présent clairement, et les effets de vingt mois de lourds affrontements se font ressentir : les Etats-Unis campent sur une vision du conflit jusqu’au-boutiste, incapables d’envisager des négociations avec la Russie, les divisions politiques internes tendent à exporter le fardeau de la guerre sur les États européens.
L’Union européenne, tout particulièrement en la personne de la Présidente de la Commission, suit cette ligne sans bifurquer, promettant un soutien total et même une irréaliste intégration de l’Ukraine à l’Union européenne, elle non plus sans envisager de négociation de paix avec la Russie, alors qu’elle parle déjà de reconstruction[37]. Cette position radicale fait jour sur les failles dans la solidarité entre États membres, rendant cette stratégie inopérante.
Le peuple ukrainien, conscient de cette situation perdra confiance en l’allié européen et ses promesses intenables, fatigué d’un conflit qui lui fait subir de lourdes pertes, ainsi que des postures « théâtrales » de son Président, lâchera les Occidentaux le premier en comprenant que les perspectives sérieuses de paix se trouvent du côté du monde multipolaire.
Pour l’instant, l’Arabie Saoudite est le pays qui apparaît le mieux placé pour endosser le rôle de médiateur et organiser la négociation de paix entre Ukraine et Russie, épaulé par le Global South. Une revue de détail concise :
Un conflit embourbé
Un rapide point sur l’avancée du conflit tout d’abord. A l’évidence le conflit s’est embourbé, ponctué d’offensives russes[38] et de contre-offensives ukrainiennes[39]. Après bientôt deux ans de guerre, aucun des deux belligérants ne prend le dessus. L’armée ukrainienne, soutenue par le camp occidental financièrement et militairement, avec l’envoi de tout un arsenal d’équipements (chars, drones, avions[40]…), d’armes et de munitions, a beaucoup mieux résisté que ce que l’on aurait pu prédire. De l’autre côté, la Russie, qu’elle ne le souhaite pas ou qu’elle en soit incapable, reste cantonnée à l’est (région du Donbass et Crimée), même si elle bombarde régulièrement des villes comme Kiev, Lviv, Odessa qui restent en dehors de son champ de bataille. Il y a peu de raisons de croire que cette situation pourrait basculer d’un côté ou de l’autre à court terme. Les avantages stratégiques obtenus par les Russes ne sont pas mis à profit de la manière la plus agressive possible, et la résistance ukrainienne ne montre pas pour l’instant de flagrant signes de faiblesse.
Dans cette situation, il est difficile d’imaginer une autre issue au conflit que par une négociation. Puisque personne ne parvient à prendre le dessus sur l’autre de manière brutale et définitive, il n’y a que par des pourparlers qu’une fin des combats peut être envisagée.

Figure 4 – Suivi quotidien du conflit en Ukraine en date du 12 octobre. Source : Al Jazeera
Un occident jusqu’au-boutiste empreint de doutes et de divisions
A présent penchons-nous sur les forces en présence qui ne sont pas directement engagées. Les Etats-Unis, doublement engagés, en leur nom propre et à travers l’OTAN, ont choisi d’adopter une stratégie jusqu’au-boutiste, à savoir un soutien inconditionnel à l’Ukraine, mais une Ukraine en guerre. Il n’y est pas question de trouver une issue au conflit mais de donner les moyens à l’Ukraine de résister à son envahisseur, et ce même si cela doit durer des années[41]. La raison est plus pragmatique que le symbole de l’ennemi historique russe : l’administration américaine considère que le soutien financier et en armement à l’Ukraine lui rapporte plus qu’il ne lui coûte[42]. Certains représentants politiques n’hésitent même pas à défendre publiquement cette vision pour en convaincre leurs électeurs[43]. Les Etats-Unis ont réussi avec l’Ukraine ce qu’ils n’avaient pas réussi avec l’Irak ou l’Afghanistan : entretenir leur industrie de l’armement, pour utiliser ces armes contre leurs ennemis désignés (Russie et indirectement Chine), sans engager leurs troupes. L’alimentation de l’industrie militaire sert en passant, un objectif plus large : la réindustrialisation américaine, entreprise par Trump et poursuivie par Biden, pour ne pas se laisser distancer par la Chine[44].
Néanmoins, des divisions fortes au sein de la représentation politique américaine existent et le soutien à l’Ukraine ne fait pas l’unanimité[45], ce qui oblige le gouvernement Biden à maquiller l’aide financière à l’Ukraine avec celle à Israël[46]. Si l’industrie militaire américaine ne sera jamais enrayée, quel que soit le parti au pouvoir aux Etats-Unis, le soutien financier peut quant à lui être questionné. Dans cette situation, les institutions de l’Union européenne se portent volontaires pour prendre le relais. Le soutien de la Commission se présente toujours de manière inconditionnelle, qu’il soit incarné par sa Présidente[47] ou par son chef de la diplomatie, Josep Borrell[48]. Si l’essentiel du soutien financier, autrement dit le fardeau du soutien à l’Ukraine, devait retomber sur les épaules de l’UE, ce n’en serait que plus bénéfique pour les Etats-Unis.
Mais en Europe, les divisions existent également et elles seront encore plus bloquantes qu’aux Etats-Unis. Tout d’abord le poids financier que fait porter l’aide inconditionnelle à l’Ukraine sur les États-membres et donc les citoyens européens. Chaque pays européen supporte lui-même son industrie de production d’armement (et pas forcément aussi rentable que l’industrie d’armement américaine) et la fourniture à l’Ukraine. Les énormes fonds européens déployés pour les aides à l’Ukraine pèsent aussi sur les États et la société civile déjà financièrement et économiquement fragilisée et de moins en moins encline à soutenir d’avantage une guerre sans fin[49]. A ce jour, depuis le début de la guerre l’UE et ses États membres ont mis à disposition de l’Ukraine plus de 77 milliards d’euros d’aides[50].
Autre grain de sable dans l’engrenage, la Pologne. Ce pays frontalier est passé de premier soutien de l’Ukraine à première victime européenne du conflit[51]. La raison principale est d’ordre économique, les exportations de céréales ukrainiennes passent directement par la Pologne depuis l’invasion russe, ce qui déstabilise les prix du marché polonais et ensuite européen, les productions agricoles ukrainiennes étant moins chères. Résultat, des tensions persistent sur le sujet entre les États-membres. La Pologne (mais aussi Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie) ne parvenant pas à se faire entendre, est de plus en plus tentée de garantir seule ses intérêts. Elle a annoncé fin septembre cesser ses livraisons d’armes à l’Ukraine[52]. Les élections de ce 15 octobre en Pologne exerceront évidemment une influence importante. A l’heure où nous publions cet article, les élections générales se tiennent en Pologne. Selon les derniers sondages, le parti conservateur (PiS) était en tête[53]. Une alliance avec le parti Confédération, critique du soutien indéfectible à l’Ukraine, est plus que probable pour lui donner une majorité suffisante. Mais même dans le cas d’une victoire du parti pro-européen (KO), nous anticipons que le poids politique des agriculteurs pèsera tout autant. Situation similaire en Slovaquie où vient d’être élu Robert Fico, populiste pro-russe.
Autre blocage important, l’entente franco-allemande qui ne connaît pas ses meilleures heures et ne parvient pas à adopter de positions communes, notamment sur les sujets de défense[54]. Les institutions européennes sont ainsi faites qu’en matière de politique étrangère et de défense, si les Etats-membres ne s’entendent pas, en particulier allemand et français, il est impossible de mettre en place une stratégie efficace. Un soutien de l’UE inconditionnel à l’Ukraine, prenant le relais des Etats-Unis sur le long terme nous parait donc peu envisageable.
De ce fait, une intégration de l’Ukraine à l’UE paraît bien hypothétique puisqu’elle doit être soutenue par tous les États-membres. Certes, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a évoqué dans son discours sur l’état de l’Union (13 septembre) vouloir préparer une Europe à trente[55], « en 2030 » a suggéré Charles Michel, président du Conseil européen, les Ministres des affaires étrangères européens qui se sont déplacés à Kiev le 2 octobre ont fait montre de leur soutien à l’Ukraine[56], la question de l’élargissement a été abordée à Grenade au cours du dernier sommet européen sans trouver de véritable réponse (renvoyée au sommet de décembre), et soulevant nombreuses interrogations quant au calendrier (2030 n’a pas été repris), à la méthode de l’élargissement et surtout à la nécessité préalable de réformer (de réinventer) l’UE[57]. Enfin, le jusqu’au-boutisme européen se heurte tout de même au réalisme d’intégrer l’Ukraine, pays en guerre. Une intégration qui de facto entrainera la solidarité militaire (et ici des troupes !), les Européens n’y sont certainement pas préparés (et la même question se pose pour l’adhésion à l’OTAN).
Quand l’Ukraine lâchera l’Occident
Le peuple ukrainien commence à prendre conscience de cette situation. A moyen terme, le pays va faire l’expérience des paradoxes que peut incarner l’UE : la Commission défendant ouvertement une cause à laquelle les États-membres ne sont pas unanimement acquis. Combien de temps lui faudra-t-il avant de prendre définitivement conscience de cet espoir déçu ? Du point de vue de notre équipe, le basculement pourrait apparaître dès les prochaines élections prévues fin mars 2024, qu’elles aient lieu ou non. Pour l’instant, des premiers signes sont visibles dans la presse ukrainienne, accompagnés de critiques virulentes à l’égard du Président Zelenski, jugé trop « théâtral »[58].
Un espoir déçu qui viendra s’ajouter à la fatigue du conflit, les Ukrainiens subissent sans surprise de très lourdes pertes[59], qui deviendront à terme « insupportables » selon les mots d’un diplomate français[60]. Nous anticipons donc que l’Ukraine lâchera l’Occident avant que l’Occident ne lâche l’Ukraine. A l’image de certaines figures politiques en Serbie[61], l’Ukraine pourrait tourner son regard vers les BRICS pour satisfaire un désir de paix, quand elle constatera que l’intégration et le soutien de l’UE sont voués à l’échec.
Qui seront les nouveaux faiseurs de paix ?
C’est en tout cas le cœur de notre anticipation : la paix ne pourra être négociée ni par les Etats-Unis ni par l’Union européenne. Pour toutes les raisons évoquées ici, les Occidentaux sont directement impliqués dans le conflit et ne peuvent donc pas apparaître comme des médiateurs crédibles[62]. De l’autre côté du globe, nous pouvons en dire autant de la Chine. Elle a tenté de se tenir suffisamment à distance du conflit pour se présenter en potentielle médiatrice, mais pas suffisamment pour en endosser le rôle de manière crédible[63], du moins pas à elle seule.
La tentative la plus fructueuse jusqu’ici a été celle de l’Arabie Saoudite en août en rassemblant différents représentants nationaux, dont des Ukrainiens mais sans inviter les Russes[64]. Ce pays clé, qui a amorcé un pivot vers la Chine et les BRICS sans définitivement couper les ponts avec les Etats-Unis pourraient être le mieux placé, en s’appuyant sur le Global South, pour rassembler tous les pays pertinents et légitimes autour de la table des négociations et amener Ukraine et Russie à un accord territorial satisfaisant. Le résultat serait un premier acte du monde multipolaire, avec des représentants des BRICS, et probablement de l’Union Africaine[65], ou encore la Turquie, en tant que faiseurs de paix, amenant une résolution à un conflit qui dure depuis bien plus longtemps que 2022 et qui porte en lui les plus graves risques stratégiques du monde (un embrasement du continent européen, et l’engagement de puissances nucléaires face à face).
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[1] Dès 2013, le GEAB a analysé que d’importants « game changers » systémiques allaient produire de puissantes dynamiques de transformation de la région la plus paralysée du monde : le Moyen-Orient. Source : GEAB, 15/08/2019
[3] Source : BusinessInsider, 07/10/2023
[4] Source : Aljazeera, 09/10/2023
[5] Voir par exemple la réaction du Bahreïn – à majorité chiite – dans cet article. Source : TheNewArab, 07/10/2023
[7] Source : WilsonCentre, 10/10/2023
[9] Source : AJazeera, 24/08/2023
[10] Source : Voice of America, 25/09/2023
[12] Source : Vision2030.gov.sa
[14] Source : ElAhram, 10/10/2023
[15] Source : Washington Institute, 10/10/2023
[16] Une opération qui a déjà commencé en partie, l’armée israélienne ayant ordonné ce vendredi 13octobre l’évacuation sous 24 heures vers le sud de plus d’un million d’habitants du nord de la bande de Gaza. Mission impossible selon l’ONU. Source : CBS, 13/10/2023
[17] Sources : Middle-East Institute, 16/09/2021 ; Middle-East Eye, 13/02/2015 ; AlArabiya, 04/10/2023 ; etc…
[18] Source : GISReports, 04/07/2023
[19] Source : IranInternational, 31/12/2022
[20] Source : France24, 11/10/2023
[21] Source : European Parliament, 08/03/2023
[22] Source : Al-Araby Al-Jadid via Courrier International, 17/08/2022
[23] Source : FranceInfo, 22/02/2023
[25] Source : Le Monde, 22/08/2023
[26] Il y a aussi Djibouti, mais qui est devenue une plateforme de bases militaires internationale, aucune raison que la France en parte.
[27] Qui « donne à l’UE la possibilité d’utiliser des moyens militaires et civils pour répondre aux crises internationales afin d’assurer le maintien de la paix, la prévention des conflits et le renforcement de la sécurité internationale conformément aux principes de la charte de l’ONU. En 2022, 17 missions étaient en cours en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient » Source : Policy Center, 09/2022
[29] Source : Le Monde, 26/09/2023
[30] Cf la vision « NATO 2030 ». Source : OTAN, nov. 2020
[31] 40% des importations d’armes en Afrique entre 2018 et 2022, contre Etats-Unis : 16%, Chine : 9,8%, France : 7,6%. Source : Agence Ecofin, 13/03/2023
[32] Source : Times of Israel, 12/04/2022
[33] Source : GEAB 166, 15/06/2022
[34] Source : VOA News, 17/09/2023
[35] Source : Solacebase, 12/10/2023
[36] Cf l’atlas des migrations : Courrier international, 08/08/2023
[37] Conférence de Londres en juin 2023. Source Euractiv, 21/06/2023. Conférence à Berlin en juin 2024. Source : La Tribune, 21/09/2023
[38] Source : Le Point, 10/10/2023
[39] Source : Le Figaro, 12/10/2023
[41] Source : Bloomberg, 19/09/2023
[42] Source : CSIS, 12/10/2023, Analysts News, 17/05/2023. Au 1er octobre les Etats-Unis ont financé 110 Milliards de dollars d’aides à Kiev depuis 2022. Source : La Tribune, 01/10/2023
[43] Source : Youtube – Republicans for Ukraine, 18/09/2023
[44] Source : Unherd, 04/10/2023
[45] C’est sur le renoncement des aides à l’Ukraine que le shutdown du gouvernement Biden a été évité le 1er octobre dernier. Source : The Hill, 01/10/2023
[46] Source : Zero Hedge, 10/10/2023
[47] Source : European Commission, 13/09/2023
[48] Source : Reuters, 01/10/2023
[49] Le soutien des Européens à l’aide économique et financière à l’Ukraine est passé de 42 à 26%, celui à l’aide militaire de 67 à 48% en l’espace d’un an. Source : Newsweek, 29/09/2023
[50] Source : Conseil européen, 06/10/2023
[51] Source : The Guardian, 06/10/2023
[52] Source : The Guardian, 21/09/2023
[53] Source : Politico, 12/10/2023
[55] Source : Commission européenne, 13/09/2023
[56] Source : Euractiv, 02/10/2023
[57] Source : Courrier International, 07/10/2023
[58] Source : Courrier International, 30/09/2023
[60] Source : Wall Street Journal, 24/02/2023
[61] Source : Balkan Insight, 29/08/2023
[62] Par contre des pays comme la Pologne, les pays baltes, la Finlande, la Norvège … pourraient être associés aux négociations
[65] Les pays africains sont durement impactés via leurs importations agroalimentaires par la guerre en Ukraine et tentent activement de se placer en médiateur aux côtés de l’Arabie Saoudite. Source : Foreign Policy, 03/08/2023
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